Islam et politique
Lexique terminologique
(à relier aux références bibliographiques données dans la page connexe)
¤ Islam, musulman : mot formé à partir de l'arabe 'aslama, se soumettre, et salam, la paix. Littéralement, donc, le musulman (muslim) est celui qui se soumet (à Dieu), qui lui abandonne sa destinée (cf. par ex. sourate II, 131). En ce sens large, et ainsi que le rappelle le Coran, Abraham était musulman (II, 128, 132 ; IV, 125), de même que Adam et tous les autres prophètes. Evidemment, il s'agit bien d'un seul dieu, appellé Allah en arabe, à qui seul doivent aller les louanges, l'adoration et l'obéissance (cf. sourate CXII). Ce dieu est le même depuis Adam, c'est le dieu des Juifs et des Chrétiens. Voici l'un des crédo qu'enseigne le Coran, et donc ce que doivent affirmer les musulmans : "Nous avons cru à Dieu, à ce qui nous a été descendu, à ce qui a été descendu à Abraham, à Ismaël, à Jacob, aux Chefs des douze tribus d'Israël, à ce qu'on reçu Moïse et Jésus et à ce qu'on reçu les prophètes de leur Seigneur" (II, 136). Cf. aussi VI, 82 et s.; IV, 163, etc...
Plus précisément, "islam" (islâm) et "musulman" renvoient aussi à la "législation" particulière révélée par l'archange Gabriel (Gibril) au prophète Mahomet (Mohammad) dans le Coran (Qur'an, littéralement "récitation" - de la parole divine). Certes, le Coran ne se présente que comme un "rappel" aux croyants pour revenir à la voie droite, celle d'Abraham, et comme un "appel" à abandonner les déviations imprimées par les Juifs et les Chrétiens à cette religion initiale. Quoi qu'il en soit, le Coran institue cinq obligations fondamentales, ainsi qu'une série de prescriptions spécifiques, touchant des matières aussi diverses que le droit du mariage, des successions, des contrats, etc... qu'il serait trop long de détailler ici. Ne retenons donc que les "Cinq piliers" : a) l'attestation de foi, selon laquelle "Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu" (la ilaha ilallâh), et que "Mohammad est son messager" (muhammad rasulallah) ; b) les prières quotidiennes (salat), qui sont au nombre de cinq ; c) le paiement de l'aumône légale (zakat) ; d) le jeûne du mois de Ramadan (ramadhan) ; e) et enfin le pélerinage à la Mecque (hajj), déja institué du temps d'Abraham (cf. II, 125). Entendu en ce sens strict, l'Islam est une religion qui compte plus de 1,6 milliards d'adeptes dans le monde, et non pas 1,2 milliards comme on le lit trop souvent : ces chiffres sont dépassés. Cf. Ali Mérad, L'islam contemporain, Que Sais-je n° 2195, 6e éd. mise à jour, 2002, p.106-107, citant des chiffres des Nations Unies, et aussi les autres références bibliographiques sur l'islam en général données dans ma Sélection bibliographique.
¤ Chiisme, sunnisme, wahhabisme : cf. sur ces courants internes à l'Islam, de même que sur leurs écoles (Malikisme, Hanéfisme, Chafiisme et Hanbalisme) ou subdivisions internes (chiites duodécimain, ismaélien), l'article très clair de Henri Tincq paru dans Le Monde en 2001.
¤ Islamisme, islamiste : se disait jadis de l'islam (Renan) et des adeptes de l'islam, les musulmans (et jusque dans les années 1980 dans le Petit Robert). Mais aujourd'hui, y compris dans le monde arabe, ces termes désignent des musulmans (muslimûn) engagés dans une action, un combat politique ayant pour objectif d'islamiser, ou de réislamiser la société dans laquelle ils vivent (islâmiyûn). Tout musulman n'est donc pas forcément islamiste. Selon un spécialiste, "est islamiste tout doctrinaire, militant, sympathisant d'un mouvement qui opère une idéologisation de l'islam - message coranique, tradition prophétique, ensemble du corpus théologico-juridique ou esthétique - pour atteindre des objectifs politiques ou sociaux (contester les régimes locaux, critiquer les valeurs et la présence occidentale, volonté de transformer la société - "islamisation par le bas", s'emparer du pouvoir d'Etat - "islamisation par le haut", exprimer des revendications de "moralisation" de la vie publique, utiliser l'islam comme idéologie de "ressourcement" ou pour des affirmations identitaires, etc...). Le dénominateur idéologique commun à tous les courants islamistes est celle volonté d'actualiser le message coranique qui fonctionne comme idéal éminemment politique, instaurer "le règne de Dieu" (hakamiyyat Allâh) sur Terre, édifier l'Etat islamique authentique (à forme califale le plus souvent), appliquer la sharia à tous les aspects de la vie privée et sociale. Néanmoins, le terme recouvre, en fait, une très grande variété de courants, de mouvements, de tendances dont les comportements varient d'un pays à l'autre, d'un contexte historique à l'autre. L'islamisme est une nébuleuse complexe" (A. Lamchichi, 1998, 203-204).
Pour y voir un peu plus clair, on peut distinguer ainsi un islamisme plutôt politique, cad engagé sur le terrain politique, constitué en parti, visant à conquérir le pouvoir ("islamisation par le haut"), et un islamisme plutôt social et moral, souvent apolitique, et orienté vers le travail de terrain, dans les quartiers, les cités ("islamisation par le bas" : ex., en France, du Tabligh, d'origine indienne, et de l'UOIF, proche des Frères musulmans - cf. infra, dans la rubrique Fondamentalisme) ; et surtout un islamisme modéré, qui accepte les formes et les règles du jeu de la politique moderne, not. la forme partisane et électorale (même s'il ne s'agit parfois que d'une acceptation de façade), tel le mouvement Al Islah en Algérie, qui est devenu en voix mais non en sièges la troisième force politique du pays lors des élections locales d'octobre 2002), et/ou qui ne prétend qu'à une islamisation partielle et progressive, et non violente (tel le Refah Turc et encore davantage le récent AKP), et l'islamisme radical, souvent violent, sectaire, à tendance terroriste, rejetant toute forme de "collaboration" avec l'ordre socio-politique "impie", auquel il faut se soustraire et/ou le détruire par le Jihad, y compris dans les pays arabes et musulmans (mouvements tels que Al Qaïda ; les groupes égyptiens Takfir wa-al hijra et Al Jihad al Islami ; le GIA en Algérie, soutenu par une partie du FIS et par le mouvement Ansar al Charia, dirigé de Londres par Abou Hamza qui a rédigé la célèbre fatwa de 1995 "autorisant" les terroristes du GIA à tuer femmes et enfants), et instaurer un Etat islamique, voire un véritable Califat (not. Oussama Ben Laden, mais aussi Omar Bakri Mohammed, chef du mouvement Al muhajirûn à Londres).
Le tout avec des variantes intermédiaires entre ces types d'islamisme, comme celui des Frères musulmans en Egypte, ne rejetant pas totalement les formes politiques modernes (il reste cependant interdit de parti politique par le régime égyptien actuel, mais compte néanmoins 17 députés élus sur dans des partis acceptés) mais prônant une réislamisation totale de la vie sociale et politique (et en ce sens radical), sans être forcément, du moins en principe et de nos jours (il a été sévèrement réprimé dans le passé par le gvt égyptien), adepte de la violence politique et religieuse... Ou encore le FIS algérien, qui s'était formé en parti politique pour les élections de 1991 mais qui a été dissous et reste toujours interdit de scrutin car contestant l'existence du système démocratique et républicain algérien, mais qui est composé à la fois de tendances modérées - non violentes, et radicales (proches du GIA). Une place à part doit être faite pour deux mouvements islamistes radicaux qui ont accédé au pouvoir politique : le chiisme "révolutionnaire" de l'ayatollah Komeyni (1979), et les Talibans (sunnites) en Afghanistan (1996-2001), deux mouvements à tendance totalitaire et qui pratiquent une forme de terrorisme d'Etat (cf. la récente condamnation à mort de l'intellectuel Hachem Aghajari par un tribunal religieux iranien en nov. 2002)...
On remarquera que dans la majorité des cas, les mouvements islamistes sont tournés vers leur propres sociétés, dans le cadre d'un objectif politique (ou seulement social) de "réislamisation", critiquant tant les gouvernants que les populations pour avoir "importé" des idéologies politiques ou modes de vie étrangers ou pour avoir "innové" par rapport à la tradition ou à l'éthique islamiques.
Or, si les islamistes sont souvent, par définition, intégristes et fondamentalistes, ce n'est pas toujours le cas, car il existe, surtout si l'on réduit le champ sémantique de l'islamisme à un projet politique précis et affiché (Bruno Etienne), des mouvements islamistes et en même temps ouverts tant à la modernité politique que la modernité économique d'origine occidentale. Ainsi, plusieurs mouvements ne sont absolument pas "archaïques" (AKP Turc par ex.), et veulent plutôt "islamiser la modernité". Quant à la modernité politique en particulier, et plus spécialement la forme démocratique, ces mouvements islamistes peuvent aussi se distinguer entre ceux qui veulent "islamiser la démocratie" et ceux, en général plus "modernistes" et "progressistes", qui veulent "démocratiser l'islam".
De plus, la réciproque n'est pas toujours vraie, cad que les mouvements intégristes et fondamentalistes ne sont pas forcément islamistes au sens politique qui vient d'être précisé, encore moins lorsqu'il s'agit d'un islamisme "progressiste". De plus, ces deux termes sont d'origine occidentales. Ils doivent donc être explicités, et distingués de celui d' "islamisme", même s'ils comportent eux aussi parfois une dimension "politique".
¤ Intégrisme, intégriste : ces termes désignaient, à l'origine, les membres d'un parti espagnol, né vers 1890, qui cherchait à soumettre l'Etat à l'Eglise. Le terme s'est ensuite généralisé pour s'appliquer à tous les catholiques intransigeants, refusant toute évolution ou adaptation du christianisme officiel et traditionnel au monde moderne, quitte à s'opposer à leurs coreligionnaires eux-mêmes - voire à faire sécession - si nécessaire, et se mettre ainsi en marge de leur propre Eglise lorsqu'ils estiment que celle-ci s'écarte de la vérité, comme lors des réformes du Concile Vatican II (1962-1965). Cf. par ex. le groupe français de Mgr Marcel Lefebvre, archévêque de Dakar, farouche opposant aux réformes de Vatican II et finalement excommunié en 1988 pour avoir consacré quatre évêques.
Par extension, ces termes peuvent s'appliquer à tout courant religieux - y compris musulman - qui prétend rester fidèle (intégrité) à la totalité (intégralité) de la foi et de la tradition. Ainsi "l'islamisme est intégriste lorsqu'il prône l'intégrité de sa loi, dont il impose l'application dans son intégralité" (A. Meddeb, 2002, 45).
Même si les mouvements musulmans intégristes partagent avec la plupart des mouvements islamistes une certaine critique des valeurs et de l'idéologie (notamment politique) occidentales, on vient de rappeler que ces derniers ne rejettent pas toujours non seulement pas l'idée de modernité, donc d'adaptation, d'évolution nécessaire de l'islam, mais aussi en partie certaines valeurs et formes politiques occidentales, et par csq ne sont pas complètement "intégristes". Inversement, des mouvements plutôt antimodernistes et littéralistes à l'égard du Coran et de la Chari'a, donc intégristes, ne sont pas à proprement parler "politiques", donc islamistes au sens strict, comme le Tabligh par ex. (cf. supra). Le cas du courant wahhabite est spécifique, puis qu'il est "politique" au sens où il constitue l'idéologie officielle de l'Arabie Saoudite depuis 1932, mais consiste surtout en une doctrine littéraliste (inspirée du Hanbalisme) très conservatrice sur le plan religieux, tout en ne rejettant pas une certaine modernité (notamment technologique).
¤ Fondamentalisme, fondamentaliste : ces termes désignent initialement un courant conservateur du protestantisme américain du début du XXe siècle (Fundamentals), mettant l'accent sur l'autorité intangible de la Bible, interprétée en général littéralement, et qui doit constituer le "fondement" de la vie sociale, actuellement soumise à un ordre pervers, immoral, voire satanique. Le fondamentalisme conduit à deux attitudes : soit le "retrait" du monde actuel, et le "ressourcement" dans la vie communautaire, soit l'action politique pour reconstruire la nation américaine sur le fondement biblique (cf. not. le mythe du "Nouvel Israël", cad la nation américaine, élue pour (ré)apporter la Vérité au monde). Depuis les années 1980, on observe un renouveau de fondamentalisme (souvent appelé aussi ultra-conservatisme) aux USA, qui s'exprime soit par l'intermédiaire de lobbies religieux (associations évangéliques militant contre l'avortement, l'homosexualité par ex.), soit directement dans l'aile droite du parti républicain (tendance John Ashcroft, Attorney général (ministre de la Justice) du Gvt de G.W. Bush).
Par extension, ces termes peuvent s'appliquer à des groupes musulmans qui prônent le retour aux "fondements" de l'islam, afin de le débarrasser des scories et déviations qui l'ont traditionnellement affecté, et de les réactualiser, y compris de manière politique. On distingue en fait dans la pensée musulmane contemporaine deux tendances fondamentalistes. La première, née au début du XXe siècle, prône la réactualisation des fondements coraniques mais aussi leur réinterprétation pour les concilier avec la modernité. Ce mouvement est plus connu sous les appellations de réformisme et de salafisme (cf. infra). La seconde tendance, plus récente, appelée plutôt "néofondamentalisme", désigne une mouvance hétérogène qui regroupe aussi bien des courants issus du réformisme musulman (cf. infra), que des groupes non politisés (la mouvance du Tabligh, mouvement missionnaire d'origine indo-pakistanaise créé vers 1928), divers groupes ultra-conservateurs et traditionalistes, ou encore islamistes intégristes, qui mettent tous l'accent sur la réislamisation des moeurs et du droit.
Ainsi l'association (ou Confrérie) des Frères musulmans (Jamâ'at al Ikhwân al-Mouslimîn), fondée par Hassan Al Banna en Egypte en 1928, dont l'objectif est d'islamiser la société en s'emparant du pouvoir pour imposer la shari'a (et en ce sens ce mouvement est islamiste et intégriste). Ce mouvement, après l'assassinat de son leader en 1948 par la police secrète égyptienne, va se scinder en deux tendances intellectuelles et idéologiques : une tendance modérée et parfois moins politique, souvent intellectuelle et philosophique (incarnée par Tariq Ramadan en France), et une tendance radicale, violente, stimulée par la répression nassérienne, et qu'illustre l'idéologue Sayyed Qutb (1906-1966), condamné à mort par le régime du Raïs, et qui a développé et répandu l'idée de retour des sociétés musulmanes contemporaines à l'état d'ignorance et d'impiété d'avant la révélation coranique (al Jâhiliyya), d'où sa condamnation, son excommunication (takfir) puis la légitimité du recours à la violence pour la réislamiser, rhétorique commune à la plupart des mouvements islamistes radicaux, not. ceux qui se sont développés sur ces bases en Egypte dans les années 1970 (cf. supra), comme le groupe Jama'at al muslimîn, dont le leader, Choukri Moustapha, a été condamné à mort en 1977 après l'enlèvement et l'assassinat d'un ancien ministre, ou le groupe Al Jihad al islâmi, le Jihad islamique, sans doute responsable de l'assassinat de Anouar El Sadate en 1981 et dont l'idéologue, Abdessalam Faraj, a été pendu en représailles en 1982. Ce mouvement terroriste a poursuivi ses activités malgré l'intense répression des autorités égyptiennes (par ex. tentative d'assassinat du Premier ministre et du ministre de l'Intérieur en 1993), et alors qu'une tendance demande dorénavant (depuis juillet 2000) la fin des hostilités, une autre tendance s'est rapprochée d'Al Qaïda depuis 1998 à travers notamment son chef Ayman Al Zawayri, qui semble être devenu le principal lieutenant d'Oussama ben Laden.
L'association des Frères musulmans a des ramifications en Syrie, Jordanie, Soudan, Palestine (Le Hamas, fondé en 1987 par le shaykh Ahmed Yassine), en Tunisie (Al Nadha - ex. MTI - de Rashed Ghanoushi), en Algérie (le Hamas de Mahfoud Nahnâh), au Maroc (association Justice et bienfaisance du shaykh Abdessalam Yassine) et en Afghanistan (le Jama'at al-islami dirigé par M. Rabbani, ancien président, chassé par les Talibans en 1996 et écarté après le retour de l'Alliance du Nord au profit du plus consensuel -et pachtoune - Ahmid Karzaï). Bien que certains de ces mouvements aient des branches armées (tel le Hamas palestinien, avec sa branche armée terroriste, les Brigades Ezzedine Al Qassam, certes dans un contexte conflictuel particulier - cf. ma page Conflit israëlo-palestinien), globalement la plupart des branches nationales des Frères musulmans (a fortiori en France ou dans d'autres pays européens où les musulmans sont encore très minoritaires), ont choisi la voie de la participation légale au jeu politique et/ou la pression légale pour la "moralisation" de la vie publique et des moeurs (cf. A. Lamchichi, 1998, 78-79, 194-195). Exception récente pour le mouvement marocain Justice et bienfaisance qui a boycotté les dernières élections (fin septembre 2002), alors que le Parti de la Justice et de la démocratie (PJD), plus modéré, a remporté la troisième place en sièges (42), derrière les socialistes modérés (50 sièges) et l'Istiqlal (48 députés).
¤ Réformisme, réformiste : se dit du mouvement réformiste musulman appelé salafiyya, du début du XXe siècle, qui prônait la réforme (Al islâh) interne de l'Islam, au moyen à la fois d'un retour à ses "fondements" (cf. supra), et plus précisément à la doctrine des "pieux anciens" (salafiyyûn), pour débarrasser la religion de rites, croyances et pratiques innovées (notion de bid'a) mais aussi en l'adaptant au monde moderne. Son grand initiateur, inspiré lui-même par la pakistanais Jamâl Ed- Din Al-Afghâni (1838-1897), est l'égyptien Mohammad Abduh (1849-1905), dont l'oeuvre de réforme religieuse et d'exégèse coranique sera poursuivie (mais dans un sens moins moderniste) par son plus fameux disciple Rashid Rida (1865-1935). (V. la rubrique spécifique sur le réformisme musulman moderniste dans ma sélection bibliographique). M. Abduh, qui fut Grand Mufti d'Egypte, Grand Imam d'Al Ahzar (et Franc-Maçon !), salué par E. Renan comme le renovateur de l'Orient moderne, critiqua en effet l'archaïsme de l'enseignement et de la théologie musulmane de son temps, proclama la primauté de la raison et de la science dans l'interprétation du Coran (ijtihad) sur la tradition et l'imitation servile (taqlid) des théologiens classiques, il publiera un livre-phare, qui reste la "bible" du réformisme musulman, le Traité de l'unicité divine (Rissalat al-tawhîd) ; proclamera aussi l'abrogation des versets coraniques relatifs à la Jihad ; et signera trois fatwas (avis doctrinaux) retentissantes, permettant aux musulmans de toucher des intérêts et dividendes ; de consommer de la viande abattue par un non musulman ; et d'adopter (y compris pour les femmes) librement une tenue non traditionnelle, tout en rénovant le statut personnel en Egypte.
Mais ce réformisme musulman se scindera par la suite en deux tendances très distinctes : un mouvement toujours aussi réformiste et (de plus en plus) moderniste, continuant sur la lancée du maître à interroger la tradition, la poésie antéislamique (Taha Husayn), la condition de la femme (Qassim Amin) et le pouvoir politique (Ali Abderraziq), jusqu'à épouser les formes politiques modernes d'Etat et de démocratie, d'idéologie libérale et individualiste des droits de l'homme, ainsi que parfois le socialisme (cf. not. Mohammed Charfi et Mohammed Talbi, et voir sur la sélection bibliographique), mais aussi un mouvement opposé et contraire, ne retenant que le fondamentalisme, tournant à l'intégrisme, et inclinant même parfois, sous l'influence de la pensée de Sayyed Qutb (cf. supra), vers l'islamisme radical violent et terroriste, qui, outre l'Egypte, s'est développé et financé not. en Arabie Saoudite et au Qatar, et a pris part aux conflits en Afghanistan et en Tchéchénie, se confondant souvent avec la mouvance activiste du courant appelé wabhhabite (du nom de la doctrine religieuse officielle en Arabie Saoudite et fondée par Mohamed ibn abd Al Wahhab au XVIIIe siècle, et dont les adeptes - certes pas tous activistes et terroristes - sont connus dans les pays arabes sous de nom de Muwahhidûn), ou plus exactement du mouvement "salafite" (ou salafiste), tout au moins salafite "radical", ou plus précisément "salafite djihadiste et takfiriste". Il s'agit alors par exemple du réseau Al Qaïda, mais aussi de groupes internationaux comme Takfir wal Hijra, d'origine égyptienne (cf. supra), mais présent not. au Maroc (cf. l'arrestation de plusieurs de leurs activistes en août 2002) et en Jordanie (cf. l'attaque de leur QG de Maan par l'armée jordanienne le 11 nov. 2002)... et encore tel que Jihad Salafiya (ou Salafia Jihadia), qui compterait 400 militants au Maroc selon l'hebdo Jeune Afrique, aurait aidé les trois saoudiens membres d'Al Qaïda soupçonnés de préparer des attentats contre des bateaux de l'OTAN circulant dans le détroit de Gibraltar et arrêtés en mai 2002 par la police marocaine), et qui serait derrière l'attentat de Casablanca du 16 mai 2003. Voir aussi en Algérie, le Groupe salafite pour la prédication et le combat (GSPC), branche dissidente du GIA et proche de Al Qaïda, toujours active dans les attentats.
Cependant, entre ces deux traditions extrêmes, il existe des mouvements plus modérés, cad moins modernistes mais aussi moins radicaux, qui s'intitulent également "réformistes" (Al Islah)(au Yémen par ex.), et qui sont plus ou moins islamistes et intégristes.
¤ Conclusion. Bref, pour conclure en s'inpirant en partie des formules proposées par le sociologue Mohamed Telhine (dans la revue La Médina, n° 13, fév.-mars 2002, p.11), on peut essayer de résumer ce sujet complexe de la façon suivante :
1). Un musulman, même barbu, enturbanné, avec ou sans toque blanche, n'est pas forcément un islamiste (ni même un intégriste). Ces derniers constituent même aujourd'hui encore une minorité dans le monde musulman (1,6 milliard d'adeptes dans le monde). On peut répondre à l'amalgame parfois réalisé par "l'homme (occidental) de la rue" entre "ben Laden" et l'islam ou les musulmans que si les musulmans du monde entier avaient suivi en masse (et notamment les 5 à 6 millions de musulmans résidant aux Etats-Unis ou en France) l'invitation de ce leader à le suivre dans son combat contre l'Occident et l'impiété, la planète Terre serait aujourd'hui un vaste champ de bataille, une véritable guerre mondiale secouerait tous les continents !
2). Un musulman dont l'objectif est l'instauration d'un Etat islamique fondé sur la chari'a est un islamiste, mais qui peut être modéré ou radical selon le degré d'islamité de cet Etat. Par ex. : retour pur et simple au califat des origines ou présence d'une forme politique "moderne" (avec partis, élections, etc...) et notamment "républicaine" (cf. par ex. le cas - certes spécifique car chiite) de l'Iran. Comme le dit l'auteur précité, entre un Mollah Omar et un Rashid al Ghannouchi (figure de proue de l'islamisme tunisien modéré) ou un Hassan al Hanafi (islamiste progressite égyptien), "il y a un espace sidéral à établir". L'islamisme radical est souvent intégriste et a tendance a jeter l'anathème sur l'ensemble de la société musulmane dans laquelle il vit, voire même sur l'ensemble des sociétés musulmanes contemporaines, accusées "d'impiété" et "anathémisées" (ex. : l'idéologue égyptien Sayyed Qutb, puis le groupe Takfir wal Hijra aujourd'hui évoqués plus haut).
3). La différence entre un islamiste modéré et un islamiste radical réside aussi dans les moyens mis en oeuvre pour atteindre le but politique poursuivi : le premier usera de moyens légaux et pacifiques ; le second n'hésitera pas à recourir à des moyens violents, voire terroristes : assassinats de leaders politiques musulmans (ex. : Al Jihad al Islami contre Anouar Al Sadate en 1981) ou d'intellectuels et de simples particuliers, y compris femmes et enfants (GIA algérien) ; imposition de la chari'a à la population concernée par la violence, la "terreur" (Talibans), etc... Avec bien sûr, encore une fois, des gradations intermédiaires (islamistes radicaux mais non terroristes ; terrorisme "nationaliste" et seulement anti-sioniste du Hamas palestinien, etc...).
4). Enfin, un musulman peut être intégriste sans être islamiste, et vice-versa, s'il appartient à un mouvement islamiste modéré ou même (en partie) "moderniste". De même pour un fondamentaliste.
(à suivre)
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