L'islam contre le terrorisme

 

¤ Sur le terrorisme en général, voir l'étude de Arnaud Blin, Le terrorisme, dans l'utile collection "Idées reçues", éditions du Cavalier Bleu, 2005, et plus largement, avec Gérard Chaliand, Histoire du terrorisme, de l'Antiquité à Al-Qaida, Bayard, 2004. On y verra à quel point le terrorisme, qu'il soit le fait des gouvernements ou des Etats, de majorités, de minorités ou de groupuscules politiques, religieuses ou autres, est un phénomène universel. V. également Yves Mayaud, Le Terrorisme, Dalloz, coll. Connaissance du droit, 1997.

Le mot est apparu sous la Terreur révolutionnaire française (1793-1794). Voir à ce sujet l'étude récente de Patrice Guéniffey, La politique de la terreur. Essai sur la violence révolutionnaire, Fayard, 2000.

Quant à la définition "officielle" du terrorisme, on peut renvoyer d'une part à celle de la Société des Nations en 1937 (faits criminels dirigés contre un Etat et dont le but ou la nature est de provoquer la terreur chez des personnalités déterminées, des groupes de personnes ou la population) et d'autre part à celle du Code pénal (art. 421-1), où des actes criminels comme des atteintes à la personne humaine, le vol, la détention et l'usage de substances explosives, deviennent des actes de terrorisme lorsqu'ils "sont en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l'ordre public par l'intimidation et la terreur". Mais ces définitions ont l'inconvénient d'écarter l'hypothèse du terrorisme d'Etat, en tant que méthode de gouvernement, qui est pourtant étymologiquement premier et pratiquement très répandu dans l'histoire et de nos jours.

¤ Sur les rapports entre l'islam et le terrorisme : L'islam est fondamentalement une religion de paix, son nom même est formé notamment à partir de la racine arabe salam, qui veut dire "paix" justement, et qui est d'ailleurs le salut que se doivent donner non seulement les musulmans entre eux mais aussi avec les autres personnes. (Cf. le lexique terminologique sur la définition de l'Islam).

¤ Certes, comme dans toutes les religions, il a toujours existé parmi les musulmans des fanatiques, des extrémistes radicaux violents plus ou moins illuminés, tels que les kharijites, meurtriers du calife 'Ali notamment, en 661 ap. J.C., ou les fameux "Assassins" (hashashin), tristement célèbres et d'ailleurs longtemps redoutés au Proche-Orient, y compris par le grand et puissant Saladin lui-même, au XIIe siècle (cf. sur ces points ma chronologie politique islamique à ces dates). L'époque actuelle n'y échappe pas. Mais il faut remarquer que les premières victimes de ces mouvements ont été et sont encore les musulmans eux-mêmes, que ce soient par exemple les milliers de victimes civiles en Algérie du GIA dans les années 1990 par exemple, ou les dirigeants, tel Anouar El Sadate, assassiné par les militants du groupe Al Jihad al islâmi en 1981 pour avoir "transigé" avec l'Etat d'Israël (et dont l'idéologue, Abdessalam Faraj, a d'ailleurs été pendu en représailles en 1982).

Cf. dans le lexique terminologique, à l'entrée "Islamisme" (voir "islamisme radical"), et dans la Bibliographie les références sur l'islamisme.

¤ Car la plupart de ces mouvements radicaux en sont même arrivés, en effet, à renier, à rejeter leur propres frères en religion, qu'ils accusent de "mécréance" à cause de leur soi-disant compromission avec l'Occident. Ainsi est-ce aussi le cas du groupe Takfir wa Al Hijra ("excommunication et exil") par exemple, implanté notamment dans le sud de la Jordanie, particulièrement à Maan, et qui fonde son action sur le principe que toutes les sociétés musulmanes actuelles doivent être en effet "excommuniées" (ou "anathémisées") car elles ne sont pas fidèles à l'Islam. Par contre, d'autres groupes, tel le mondialement célèbre Al Qaïda, sont plus modéré et en principe refusent de faire couler le sang des musulmans, se limitant au "Jihad" contre les "Croisés et les Juifs", mais aussi tout de même contre les gouvernants "mécréants", particulièrement l'ex-président irakien Saddam Hussein (dont le régime, rappelons-le, était radiclement laïque, du moins jusqu'à ce qu'il redécouvre ces toutes dernières années l'utilité politique et géostratégique de la référence religieuse, notamment avec l'idée du "Jihad" contre les infidèles envahisseurs) et le président Afghan Hamid Karzaï, accusé d'être "l'homme des Américains". Mais Al Qaïda et d'autres groupes salafistes radicaux n'hésitent plus maintenant, semble-t-il, à faire couler le sang des simples musulmans, comme les attentats de Ryad (cf. plus bas) et de Casablanca l'ont montré récemment... (voir aussi une fiche sur le groupe Ansar al islam)

¤ Bref, face à cette infime minorité de musulmans fanatiques et violents, qui malheureusement tentent d'entraîner dans leur sillage de haine et de violence certains de leur coreligionnaires, et parfois des enfants "endoctrinés" en ce sens dans certaines écoles religieuses (madrasa) notamment au Pakistan, il y a d'une part l'immense majorité des 1,6 milliard d'adeptes que cette religion compte dans le monde, qui vivent leur islam comme une simple pratique spirituelle et sociale communautaire pacifique, qui met l'accent au contraire sur les valeurs de paix, d'hospitalité, de solidarité, de charité et de fraternité religieuse. Et il y a aussi d'autre part les hautes instances religieuses, qui condamnent le terrorisme, y compris bien sûr les attentats du "11 septembre", notamment l'université d'Al Azhar, en Egypte, la plus haute instance sunnite. Plusieurs fatwas (avis de savants religieux) ont également été émises par le Conseil européen de l'Ifta, créé en 1998 et basé à Londres (présidé par le célèbre cheikh Youssef Qardawi), et qui regroupe de nombreux juristes et théologiens musulmans : cf. le site internet, en anglais, du "European Council for Research and Fatwas", où l'on peut trouver des fatwas en ligne : http://islamonline.net. Voir aussi une condamnation par des responsables musulmans nationaux en Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, en Espagne (le jour même des attentats du 11 mars) et en France (lire).

Il est d'ailleurs assez remarquable que, comme un spécialiste de l'islamisme, Olivier Roy, le fait remarquer dans un ouvrage récent (L'islam mondialisé, Paris, Le Seuil, 2002), la majorité des "terroristes" sont très peu versés dans leur propre religion et se sont d'ailleurs "réislamisés" en Occident ou au contact de l'Occident (comme Oussama ben Laden par exemple, mais aussi la plupart des auteurs du "11 septembre"). L'ignorance, l'inculture religieuse est donc une source importante du terrorisme, de même que la haine de l'Autre (et de soi-même aussi en quelque sorte). Voir aussi sur ces points les analyses historiques éclairantes de Abdelwahhab Meddeb, dans son ouvrage La maladie de l'islam, Paris, Le Seuil, 2002 (on devrait d'ailleurs plutôt dire la maladie "des musulmans").

¤ Mais il y a aussi de simples musulmans de tous horizons qui s'élèvent contre le détournement du message de l'Islam par les groupes terroristes, tel l'algérien Slimane Benaïssa, qui vient de publier un roman très lumineux, où l'auteur se glisse dans la peau d'un apprenti-kamikaze et montre comment les versets coraniques peuvent être détournés de leur sens véritable pour servir de caution à des actes terroristes et comment un jeune homme peut progressivement subir un "lavage de cerveau" en ce sens (La dernière nuit d'un damné, Paris, Plon, 2003). Slimane Benaïssa n'hésite pas à écrire dans son avant-propos que

"En tant que musulman, je demande pardon à toutes les familles des victimes de l'intégrisme international quelle que soit leur confession (...). Pour ma part, si j'avais été contemporain du Prophète (Mahomet) et que je l'avais entendu dire : "transformez vos enfants en bombes pour la gloire de Dieu", je n'aurais pas adhéré à l'Islam".

En effet non seulement le Prophète Muhammad n'a jamais porté ne serait-ce que la main sur une femme ou un enfant, mais l'Islam interdit formellement le meurtre d'innocent et le suicide...

Quant au "martyre", en Islam, il est limité au combattant sur le champ de bataille ou à celui qui résiste à l'oppression de façon non violente ou meurt en défendant une attaque directe contre sa famille, ses biens ou son pays (cf. la page Hamas sur le caractère récent et "importé" de l'attentat-suicide dans la culture islamique)

Difficile, dans ces conditions, d'invoquer l'islam et le "martyr" pour le "11 septembre" ou d'autres lâches attentats, à moindre d'être de (très) "mauvaise foi" (c'est le cas de le dire).

¤ Voir aussi le site internet du prolifique auteur musulman turc Harun Yahya : http://islamdenonceterrorisme.com, site qui a pour but de "dénoncer toutes les formes de terreur et de barbarie contraires à l'Islam et de rappeler que les musulmans partagent le chagrin des victimes du terrorisme". L'auteur en profite d'ailleurs pour dénoncer également l'antisémitisme, effectivement parfois distillé par certains groupes terroristes, et même d'autres musulmans, comme "un racisme totalement contraire à l'islam". En effet, les Juifs, comme les Chrétiens d'ailleurs, sont profondément respectés dans le Coran en tant que "Gens du Livre", c'est-à-dire destinataires du même message monothéiste depuis Abraham (cf. par ex. sourate III, verset 64 ; V, versets 44-48). De plus, dans l'histoire de l'Islam, les Juifs n'ont jamais été victimes de "pogroms" ou de camps d'extermination, et au contraire, ils ont toujours pu trouver refuge en terre musulmane, comme après la "Reconquista" de l'Andalousie, au XVe siècle, où des centaines de milliers de juifs espagnols résistants ou convertis de force (les "Marannes") ont pu s'installer en Afrique du nord, pour échapper à la mort que leur réservaient les Catholiques. Plus récemment, au XXe siècle, fidèle à cette tradition de tolérance religieuse et de non racisme, le sultan du Maroc, Mohammed V, s'est opposé à l'application des lois racistes et ségrégationnistes infligées aux Juifs sous le régime français de Vichy (1940-1944) sur son sol (alors que le Maroc faisait encore partie de l'empire colonial français et qu'il était dirigé par l'armée française, le sultan n'ayant qu'une fonction religieuse).

 

¤ Le cas de l'Arabie Saoudite : même si la plupart des auteurs des attentats du "11 septembre" et bon nombre de membres d'Al Qaïda étaient ou sont Saoudiens, et si, tout récemment, le gouvernement des Etats-Unis à classé "secret d'Etat" 28 pages concernant l'Arabie Saoudite dans le volumineux rapport de la Commission parlementaire d'enquête sur ces attentats (rendu public le 24 juillet 2003), commission qui dénonce d'ailleurs de graves lacunes des services de renseignements et de police américains, à tel point, selon le président de la Commission, le sénateur Bob Graham, que ces attentats "auraient pu être évités", il ne faudrait pas tomber dans l'amalgame et la généralisation, et faire de l'Arabie Saoudite un "Etat terroriste". Certes, il existe dans ce pays des groupes "salafistes djihadistes et takfiristes", encouragés par quelques prédicateurs au discours violent, prônant la lutte contre l'Occident et soutenant même ouvertement Al Qaïda, tels Soleïman Al Alwan. Certes, quelques milliers de ressortissants saoudiens de ce pays de 20 millions d'habitants sont partis se battre aux côtés des Talibans contre les Américains en 2000-2001. Certes les autorités ont montré parfois un trop grand laxisme vis-à-vis de discours religieux intolérants, intégristes et violents (tant à l'égard des Occidentaux, des Juifs que de certains musulmans "mécréants", y compris des Saoudiens, voir plus bas), et aussi vis-à-vis de réseaux de financements occultes, auxquels participaient certes quelques dignitaires religieux et quelques membres de la famille royale (mais celle-ci constitue un vaste clan de 5000 membres difficile à contrôler). Certes, Al Qaïda était implanté sur le sol même du pays...

Mais cela ne fait pas de l'Arabie Saoudite un "Etat terroriste".

Ce serait oublier que cet Etat a banni et déchu Oussama Ben Laden de sa nationalité (il est d'origine yéménite par son grand-père mais avait acquis la nationalité saoudienne). Ce serait oublier que son leader actuel, le prince Abdallah (régent du Roi Fahd, dont le grand âge l'a conduit à s'écarter du gouvernement), ne cesse d'oeuvrer pour la paix au Proche et au Moyen Orient (il a notamment lancé en mars 2002 une audacieuse initiative de paix et a réussi à obtenir des pays de la Ligue Arabe à Beyrouth l'engagement en faveur d'une paix globale avec Israël en échange de la création d'un Etat palestinien - cf. ma Chronologie du conflit israëlo-arabe à cette date), et que l'Arabie Saoudite à coupé ses financements, depuis le "11 septembre" aux mouvements islamistes radicaux comme le Hamas palestinien.

Ce serait oublier aussi que des dignitaires religieux saoudiens, comme le grand mufti actuel du pays, Abdulaziz Al Cheikh, ont condamné les attentats du "11 septembre", et que d'autres se dressent contre la rhétorique pseudo-islamique des groupes terroristes, comme le prédicateur Rabi Al Madkhali, qui a publié un ouvrage démontrant l'erreur du penseur radical égyptien Sayyed Qutb (mort en 1966), idéologue de nombreux groupes terroristes. (Cf. sur ce personnage le Lexique terminologique, à l'entrée "Fondamentalisme").

Ce serait encore oublier que ce pays vient d'être frappé tout récemment par Al Qaïda (attentats de Ryad, mai 2003), et que la répression a été dure contre les activistes (15 arrestations, y compris de dignitaires religieux radicaux, fin mai lors d'un raid policier à Médine ; 5 activistes tués le 15 juin à La Mecque ; 4 nouveaux morts dont l'activiste le plus recherché après les attentats de Ryad, Turki Al Dandani, le 3 juillet dernier à Saweir, dans le nord du pays). C'est d'ailleurs un membre de la famille royale, le prince Nayef ben Abdelaziz, ministre de l'Intérieur, qui conduit la répression, soutenu par le prince régent Abdallah qui a officiellement mis en garde, après ces attentats, "ceux qui tentent de justifier ces crimes au nom de la religion", menaçant quiconque tentant de la faire d'être considéré par les autorités saoudiennes comme "un complice des terroristes et traité comme tel".

Voir sur ce point la position prise toute récemment (mi-août 2003) par le Conseil des Oulémas (savants religieux) d'Arabie Saoudite à propos des actes de terrorisme, jugés totalement contraires à l'islam. Voir également un article de Courrier international sur les mesures prises pour contrôler les réseaux de financement des groupuscules terroristes saoudiens et yéménites, qui se financent d'ailleurs plutôt par le trafic de drogue (ce qui est totalement illicite en Islam), et enfin une dépêche sur les élections municipales récemment décidées par le gouvernement sous la pression des réformateurs.

De façon beaucoup plus critique, voir aussi un article du Réseau Voltaire sur les liens de "vassalité" unissant les USA et l'Arabie saoudite à cause du pétrole et la diabolisation de celle-ci par une propagande médiatique délibérée des "think tanks états-uniens (l'article remet en cause les liens entre Al Qaïda et l'Arabie saoudite). Voir aussi ma page "A qui profite le choc des civilisations ?"

Ce serait oublier aussi que des Saoudiens eux-mêmes sont victimes de ces discours radicaux violents et sont parfois directement menacés de mort, tel Mansour Al Ngidan, ancien islamiste "radical" repenti, et qui dénonce dorénavant la tendance de cette mouvance à "excommunier" (takfir) systématiquement ceux qui ne pensent pas comme eux... Ce serait oublier plus généralement qu'il existe en Arabie Saoudite de très nombreux musulmans pieux et pratiquants qui récusent totalement toute forme de terrorisme ; et qu'il existe aussi une élite intellectuelle réformiste et libérale (notamment le docteur Abdelaziz Al Dakhil, le ministre Ghazi Ghossaïbi, l'intellectuel Turki Al Hamed, etc...), qui tente de sortir le pays de certains de ces comportements politiques et socio-religieux certes parfois intégristes et arriérés (notamment à l'égard de la femme) et de l'ouvrir davantage sur le monde actuel...

Et plus largement, ce serait tomber dans le piège du discours caricatural et trop facile de la "Guerre des civilisations", dressant, comme tend à le faire l'oeuvre de l'autreur (d'extrême-droite) américain Samuel Huntington, les mondes musulman, asiatique et occidental les uns contre les autres, alors que le fanatisme, la barbarie et la violence n'ont pas de frontières, sont communs à toutes ces civilisations, mais que l'Amour, le respect de la personne humaine et la paix sont également des traits communs de ces civilisations. Si conflit de civilisation il y a, c'est bien plutôt entre une "non-civilisation", basée sur la haine et l'ignorance, la violence et la destruction d'une part, et "La Civilisation", la seule d'ailleurs qui mérite ce titre, qu'elle soit arabo-musulmane, occidentale, asiatique, etc... fondée sur le respect de la personne humaine, de sa liberté, de ses droits, et sur la promotion de la solidarité et de l'amitié entre les peuples, peuples qui forment la seule race qui existe, la race humaine ; les "fils d'Adam", comme le dit le Coran.

Concluons avec le salut chrétien, juif et musulman, que les terroristes devraient méditer davantage avant d'invoquer Dieu et l'islam afin de prendre conscience de la contradiction totale qui existe entre leurs discours, leurs actes et cette religion qu'ils invoquent si abondamment sans la comprendre :

"Que la paix soit avec vous !" (salam alaykoum)