L'affaire des caricatures du prophète Mahomet (Muhammad) : entre mythes et réalités

Par Jean-François Niort

Docteur en Science politique

Chercheur au Centre d'analyse géopolitique et internationale (CAGI) de l'Université des Antilles et de la Guyane (UAG)

Séminaire donné dans le cadre du CAGI, le 2 juin 2006 (avec compléments et mises à jour)

N.B. 1°. Le séminaire a été illustré par des images (dont celles des 12 caricatures) projetées en Power Point, non reproduites ici. Par contre, le lecteur internaute trouvera des liens électroniques à partir du texte ci-dessous, ainsi que des compléments d'information, rajoutés depuis le séminaire. 2°. Il s'agit ici d'une analyse politique de l'affaire, par csq ni religieuse ou théologique, ni juridique (not. au regard de la notion de "blasphème" et de sa pertinence en l'espèce).

 

Introduction

1. Rappel des principaux faits

* Tout commence le 30 septembre 2005, lorsque le quotidien danois conservateur (qui tire à 160.000 exemplaire) Jyllands-Posten, publie 12 dessins intitulés "Les visages de Mahomet". Ces 12 caricatures sont les réponses de 12 dessinateurs à Kåre Bluitgen, un auteur de livre pour enfants se plaignant que personne n'osait illustrer son livre sur Mahomet depuis l'assassinat de Theo van Gogh. en novembre 2004 [cf. infra]. C'est Jørn Mikkelsen, l’un des rédacteurs en chef du Jyllands-Posten, qui aurait décidé de publier ces dessins, qui illustraient un article consacré à l'autocensure et à la liberté de la presse.

* Des associations musulmanes danoises réagissent violemment, et exigent des excuses de la part du journal, qui refuse, du moins dans un premier temps. Des manifestations et des menaces de mort à l’encontre des illustrateurs s’ensuivent. Puis l’affaire prend un tour politique : onze ambassadeurs de pays musulmans demandent une audience à ce sujet au premier ministre danois qui la leur refuse au nom de la liberté de la presse. Ensuite, 22 ambassadeurs danois à la retraite critiquent ce refus qu’ils jugent peu diplomate. Le premier ministre, Anders Fogh Rasmussen, tente un discours d’apaisement, mais il est trop tard : les pays musulmans invités boycottent le Festival « Images du Moyen-Orient » prévu pour cet été au Danemark. Plus tard, le Premier ministre va présenter des excuses officielles, de même que le journal Jyllands-Posten. Mais bizarrement, alors qu'un autre journal danois, le Week-end Avisen, avait publié non seulement les caricatures du Jyllands-Posten, mais aussi d'autres, encore plus insultantes, il n'est quasiment pas visé par la critique des associations musulmanes danoises, qui se concentrent sur le Jyllands-Posten et le gouvernement danois...

* Les 12 dessins sont repris dans le magazine norvégien Magazinet le 10 janvier 2006. Entre-temps, ils sont publiés dans un hebdomadaire égyptien en octobre 2005, avec traduction arabe, et en plein ramadan, sans pourtant déclencher de réaction violentes (on reviendra sur ce fait troublant).

* En France, les caricatures sont reprises par France-Soir le mercredi 1er février 2006, avec une illustration supplémentaire, en pleine page de la Une, représentant le prophète musulman en compagnie de Boudha, Moïse et Jésus vraisemblablement (à moins que ce soit Dieu ?) avec comme Titre : "Oui, on a le droit de caricaturer Dieu", et alors qu'un personnage s'adresse à "Mahomet" en ces termes "Râle pas, on a tous été caricaturés ici". Jacques Lefranc, président et directeur de publication de France Soir est limogé par le principal actionnaire, Raymond Lakah, alors même que sa société est en dépôt de bilan et sous le coup d’un redressement judiciaire. Pourquoi ? Pour avoir laissé publier dans son journal les caricatures incriminées. Dans un communiqué, M. Lakah déclare : « ...nous présentons nos regrets auprès de la communauté musulmane et de toutes personnes ayant été choquées ou indignées par cette parution. ». Une déclaration et une décision qui laissent pantois les journalistes du quotidien qui répliquent dès le lendemain en publiant un dossier intitulé : « Au secours, Voltaire, ils sont devenus fous ! »

* Les caricatures danoises sont publiées par l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo le 8 février, avec des caricatures supplémentaires, françaises celles-là, dont une parue à la Une, annoncée par le commentaire "Mahomet débordé par les intégristes", et représentant Mahomet pleurant et se cachant les yeux en disant "C'est dur d'être aimé par des cons". Le tirage de l'hebdomadaire, cette semaine-là passe de 100.000 à 400.000 ex.

* Après les violences autour de la représentation européenne à Gaza, la crise prend de l'ampleur avec l'assaut et l'incendie des ambassades du Danemark et de la Norvège à Damas le 4 février, puis, les 5 et 6 février, des manifestations plus ou moins violentes à Beyrouth (quartier chrétien d'Achrafié), encore Gaza, Téhéran, Kaboul, Djakarta, Alger, Londres... (cf. la Fiche spéciale). "Nous n'acceptons pas les regrets exprimés par le Danemark. Ceux qui ont publié ces caricatures doivent avoir la tête tranchée, nous n'accepterons pas moins que cela", lance le prédicateur de la Grande mosquée de Gaza lors de son prêche du vendredi 10 février. "Les criminels (auteurs des caricatures) n'échapperont pas à la punition des peuples musulmans, qui sont prêts à se sacrifier pour notre prophète", a tonné, en haranguant la foule, Yasser Mansour, un cadre du Hamas qui vient d'être élu député lors des législatives, remportées haut la main par le groupe islamiste palestinien (en lire plus sur ce sujet). Sur l'esplanade des mosquées dans la vieille ville de Jérusalem, des milliers de fidèles ont manifesté après la prière, scandant des slogans contre le Danemark, la France et la Norvège du genre de celui-ci : "Les condamnations ne suffisent pas, il faut riposter par le feu" (cad les armes).

* De son côté, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, proclame le boycott économique des pays européens concernés (280 millions de dollards par an avec le Danemark), car ces dessins illustrent selon lui "la haine envers l'islam et les musulmans qu'éprouvent les sionistes qui gouvernent ces pays et l'absence d'action sérieuse de la part des responsables de ces pays"..

Dans un tel contexte les références à la théorie du Choc des civilisations n'ont pas manqué... y compris d'ailleurs du côté musulman... Il faut donc rappeler les grandes lignes de la problématique théorique dans le cadre de laquelle cette affaire s'est développée, et suivant laquelle elle a été souvent perçue.

2. Rappel de la problématique théorique : le "Choc des civilisations"

a) Généalogie de la théorie, de B. Lewis à S. Huntington

¤ Bernard Lewis : le véritable "père" de la théorie

* Eminent orientaliste et islamologue de réputation mondiale, universitaire d'origine britannique installé aux Etats-Unis depuis 1974 (professeur honoraire à l'université de Princeton), et très impliqué politiquement aux côtés des néo-conservateurs états-uniens. Avant même la publication du Clash of Civilizations de Huntington, dans un article publié en 1990 par Atlantic Monthly, intitulé " The Roots of Muslim Rage ", cet ancien responsable des services de renseignement britanniques envisageait une poussée de l'islamisme radical, provoquant à terme un " clash des civilisations ", c'est-à-dire un affrontement entre les USA et le monde arabo-musulman. Il pronostiquait alors la victoire américaine, la " libanisation " des États du Proche-Orient et le renforcement d'Israël. Voir plus globalement son analyse dans Que s'est-il passé? L'Islam, l'Occident et la modernité (tr. fr., éd. Gallimard, 2002), où l'auteur développe la thèse selon laquelle après avoir dominé le monde et connu "mille ans de gloire" du VIIIe siècle au XVIIIe siècle, la clôture du monde musulman sur lui-même constitue la cause de son déclin, un déclin dans tous les domaines (économique, politique, social, scientifique). Sans évoquer l'impact négatif de la colonisation et de l'impérialisme pétrolier, l'auteur affirme que le monde musulman porte seul la responsabilité de ce déclin, et qu'il lui appartient seul d'en sortir (en intégrant totalement les valeurs occidentales). Le thème du "choc des civilisations" est même déjà présent chez Bernard Lewis dès 1957, dans son ouvrage Islam (tr. fr. éd. Gallimard, Quarto, 2005, spéc. p.55). Bref, la vision de l'Islam selon Lewis se décline à travers les clichés suivants : incapacité de distinction entre le temporel et le spirituel, à la différence de la civilisation occidentale ; irrationalisme ; incompatibilité totale avec les valeurs occidentales ; barbarie et cruauté "naturelles" ; et bien entendu frustration et agressivité envers l'Occident qui domine le monde depuis le XIXe siècle...

* Voir une sévère critique de ces positions par l'universitaire américain d'origine palestinienne Edward W. Saïd, professeur à l'Université Columbia de New York, not. en juillet 2002 dans un article de la revue Harper's intitulé "Impossible histories : why the many islams cannot be simplified", où l'auteur, après avoir rappelé, en effet, le caractère multiple et varié des différents visages de l'"islam", évoque le "désastre intellectuel et moral" d'un "pseudo-expert" qui demeure "loin de toute expérience directe de l'islam". V. plus généralement son célèbre ouvrage Orientalism (1978, tr. fr., Seuil, 1980), qui dénonce la "construction" historique de l'"Orient" par les occidentaux. [Lire un entretien avec cet auteur (il est décédé fin septembre 2003) à propos de son oeuvre et de son engagement sur le site oumma.com et voir son site personnel : http://www.edwardsaid.org, sur lequel on trouve un lien avec un autre site offrant une vidéo d'une conférence donnée par l'auteur à l'université du Massachussets en 1998 intitulée " The Myth of 'The Clash of Civilizations' ". V. aussi tout récemment l'article d'Alain Gresh, "Bernard Lewis et le gène de l'islam", dans Le Monde diplomatique d'août 2005 (dernière page). Celui d'Eric Conan dans L'Express du 23 mai 2005 ("Lewis, pilier de l'Islam"), est en revanche décevant, lénifiant et passant sous silence l'engagement politique de Bernard Lewis auprès des néo-conservateurs américains].

¤ Samuel Huntington : une version "plus lisse" du "Choc".

* Eminent spécialiste de Relations internationales, ce professeur (émérite aujourd'hui, il a 77 ans) de Science politique à Harvard est un ancien membre du Conseil national de sécurité des Etats-Unis. Il a présenté sa théorie dans des articles publiés dans la revue Foreing Affairs en 1993 et 1996 repris dans un ouvrage au même titre : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (1996)(tr. fr. éd. Odile Jacob, 1997, éd. en format poche en 2000 - édition ici utilisée)(en lire davantage sur le personnage). Pour résumer sa thèse en quelques mots et dans l'optique de notre thème, on pourrait dire que l'auteur estime qu'il existe dans notre monde contemporain une grave division culturelle, au niveau des valeurs politiques, entre une aire qu'il appelle "la chrétienté occidentale" et une autre aire (sans compter la civilisation asiatique), qui regroupe "la chrétienté orthodoxe et l'islam". Cette dernière aire culturelle n'a pas connu ni reçu les valeurs politiques fondamentales de la démocratie représentative occidentale (laïcisation du politique, Etat de droit, pluralisme social, institutions parlementaires, individualisme juridique et politique, libéralisme économique), et tend à les refuser, les percevant comme un apport étranger néfaste, comme l'expression de l'occidentalo-centrisme impérialiste, émanation d'un Occident par ailleurs effectivement "arrogant et dominateur", comme le reconnaît l'auteur. Cette division culturelle est dorénavant (c'est-à-dire après l'époque du "choc des idéologies", terminée par la chute du modèle communiste), aux yeux du politologue américain, la plus grosse source de conflits dans le monde, spécialement entre les pays musulmans et les Etats-Unis. Sans être aucunement un "va-t'en-guerre" (il était par exemple hostile à l'intervention militaire en Irak, à la différence des néo-conservateurs, qu'on évoquera plus bas), il souhaite par conséquent une solidarité politique et géopolitique entre les différents pays du camp occidental, et que le "bloc islamique" se stabilise autour d'un pays dominant (il voit volontiers la Turquie jouer ce rôle), de même que le "bloc asiatique" est ou sera dominé à terme par la Chine. Si S. Huntington, à la différence de B. Lewis, rejette pertinemment, comme Ed. Saïd, la vision dichotomique Occident-Orient (pp. 31-32), il offre néanmoins une vision pessimiste (dans le sens de l'inéluctabilité) du "Choc" islam-occident.

b) Application de la théorie à l'affaire des caricatures

* On a assisté à une lecture des réactions violentes contre les caricatures de Mahomet comme des réactions "normales" et globales du "monde musulman" ou de la "civilisation musulmane", en expliquant que la représentation du prophète Mahomet, de surcroît d'une façon irrévérencieuse, "est considérée comme blasphématoires par les musulmans". V. par ex. le titre du dossier de presse choisi par AFP-Wanadoo sur le site de Wanadoo.fr : "Caricatures de Mahomet : le monde musulman s'embrase"). (En lire plus sur la Fiche de suivi 2006 du "Choc des civilisations")

* Implicitement, on laisse entendre que la civilisation islamique serait intrinsèquement irrationnelle, violente (au lieu d'utiliser les "voies de droit"), intolérante, incapable de séparer le spirituel du temporel, hostile à la liberté d'expression, profondément anti-occidentale, et par csq rentrerait inéluctablement en conflit avec l'Occident libéral, le "monde libre" et not. de la "liberté d'expression"... V. les autres ex. médiatiques donnés infra, B-3.

Annonce du plan : Pour qu'une théorie soit scientifiquement pertinente et convaincante, il faut qu'elle s'applique empiriquement avec succès le plus souvent possible. Or, l'analyse des modalités de l'affaire des caricatures révèle à nouveau (v. mon séminaire du 14 novembre 2003 : "A qui profite le 'Choc des civilisations' ?") que la théorie du Choc des civilisations relève davantage du mythe que de la réalité, de même que la notion, corrélée et plus large à la fois, de "monde musulman" et de "civilisation musulmane", qui sont loin de constituer un "bloc" homogène et soudé. Cependant, et inversement, l'affaire des caricatures permet de révéler des "réalités", déjà attestées par une longue série de faits, et qui peuvent conduire à concrétiser finalement ce choc des civilisations, et donc à finir par faire exister le mythe : le grand retour de la dimension politique dans le cadre du discours religieux et de la récupération politique de ce discours ; la vivacité des fondamentalismes de tous ordres et des perceptions négatives réciproques entre "Occident" et "monde musulman". C'est autour de ces deux mythes (I) et de ces deux réalités (II) d'ailleurs intimement corrélés, que s'articulera notre exposé.

 

I. Les deux mythes : du "Choc des civilisations" au "monde musulman"

A. Le "Choc des civilisations" : non pertinence de la théorie en l'espèce

Il s'agit d'attitudes révélant une autre logique que celle du "Choc" entre les "blocs". On peut distinguer trois cas de figure différents.

1. Cas de critiques des caricatures ou d'appels à l'apaisement émanés du "monde occidental"

* Les excuses du journal Jyllands-Posten, puis celles du Premier ministre danois en personne, et même la mise en vedette, sur la télévision publique danoise, d'une présentatrice palestinienne voilée, au nom du "pluralisme culturel" !

* Bill Clinton, et même G.W. Bush, qui ont condamné cette publication. Les caricatures n'ont d'ailleurs pas été publiées aux Etats-Unis.

* La déclaration du 20 février du pape Benoît XVI, condamnant certes les violences (et dénonçant à demi-mot leur caractère politique) mais appelant au "respect des convictions et des pratiques religieuses d'autrui" : "il est nécessaire et urgent que les religions et leurs symboles soient respectés, et que les croyants ne soient pas l'objet de provocations blessant leur démarche et leur sentiment religieux " (v. le texte et plus généralement le dossier sur les caricatures sur le site www.la-croix.com).

* Proposition de loi anti-blasphème applicable à la presse déposée début mars par le député Jean-Marc Roubaud (député UMP du Gard) le projet de loi vise à considérer que " Tout discours, cri, menace, écrit, imprimé, dessin ou affiche outrageant, portant atteinte volontairement aux fondements des religions, est une injure " (lire). Ce député a été qualifié de "taliban de l'Assemblée nationale" par des activistes laïques (cf. infra sur ceux-ci).

2. Cas d'appels conjoints (cad émanés de "ressortissants" des deux "civilisations") à l'apaisement

* La déclaration commune de Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies, Javier Solana, le haut représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère, et Ekmeleddin Ihsanoglu, le secrétaire général de l'Organisation de la conférence islamique (OCI), signée le 7 février 2006, pour exprimer leur "profonde préoccupation". Ils condamnent certes toute réaction non pacifique à la publication des caricatures, mais affirment que "la liberté de la presse implique responsabilité et jugement et doit respecter les croyances et les principes de toutes les religions".

[Complément : lire un entretien avec Ekmeleddin Ihsanoglu paru dans Le Monde du 21 juin 2006]

* L'appel conjoint du premier ministre espagnol, José Luis Zapatero et du Premier ministre Turc, Recep Tayyip Erdogan, quelques jours plus tard.

3. Réactions "internes" des musulmans

En effet les réactions largement majoritaires dans le "monde musulman" ont été critiques mais modérées ou apaisantes :

a) Réactions de responsables politiques musulmans : par ex. le président du plus grand pays musulman au monde - 220 millions d'habitants), l'Indonésien Susilo Bambang Yudhoyono, critique mais ajoutant que son gouvernement avait accepté les excuses présentées par la direction du journal danois. De même le roi Abdallah d'Arabie saoudite, refusant dès février 2006 la lecture du "choc des civilisations" de cette affaire des caricatures et appelant les musulmans et leurs savants à la modération. Même en Iran : l'ancien président iranien Ali Akbar Hachémi Rafsandjani, dans un sermon à Téhéran, a certes qualifié "d'acte laid" la publication des caricatures du prophète, mais a appelé les musulmans à leur "devoir de mettre en avant notre côté doux, de compassion et de gentillesse".

b) Réactions de responsables religieux (quelques ex.) : la déclaration du Conseil des Oulémas du Maroc (en lire plus) ; le débat télévisé entre les célèbres prédicateurs religieux Amr Khaled et Shaykh Qarqawi sur la chaine arabe Iqra, début mars, le premier n'exigeant pas d'excuses, à la différence du second, mais qui n'appelle pas pour autant à la violence) ; les appels au boycott des pays concernés par les Frères musulmans égyptiens, etc... Le Hamas (en tout cas sa direction politique) s'est d'ailleurs montré très modéré également (à la différence du Jihad islamique), et protecteur des chrétiens palestiniens, "nos frères" : pas de violence, ni physique, ni verbale dans les discours officiels du mouvement (v. Chronique de février du conflit israélo-palestinien et conférence du 10 février sur le Hamas).

c) En France : on a assisté à des critiques et des menaces d'actions judiciaires de la part du Conseil français du culte musulman, mais qui a également appelé au "respect de la loi" par la voix de son président Dalil Boubakeur. L'Union des Associations Musulmanes de la Seine-Saint-Denis (UAM-93), a rendu hommage à l'initiative du député J.-M. Roubaud (cf. ci-dessus) et annoncé sa volonté de soutenir cette proposition de loi en multipliant ses contacts avec les responsables des partis politiques tout en encourageant les Musulmans Français à sensibiliser directement le député de leur circonscription sur ce projet de loi, appelant plus généralement à la préparation d'une loi contre l'islamophobie (communiqué du 17 mars - lire). Tout cela reste bien dans le cadre des "voies de droit", caractéristiques d'une démocratie "occidentale"... (n'en déplaise à Bernard Lewis).

* Certes il y a eu également bien sûr des réactions violentes, mais on s'aperçoit à l'analyse des faits que ces réactions revêtent un caractère beaucoup plus "politique" que religieux (cf. infra II). Par csq, ainsi que les faits rapportés ci-dessus le démontrent, le "monde musulman" est loin d'avoir régi de façon homogène à la publication des caricatures, et de nombreux responsables politiques ou religieux musulmans ont réagis de manière conforme aux caractéristiques de la "civilisation occidentale". Ceci n'est d'ailleurs guère étonnant, étant donné l'hétérogénéité de ce "monde musulman".

B. A la recherche de l'unité du "monde musulman" ou de la "civilisation musulmane"

Le "monde musulman" ou la "civilisation musulmane", sensés entrer en conflit avec leurs homologues occidentaux selon B. Lewis et S. Huntington, sont en effet loin d'être homogènes. Force est de constater que les critères d'une civilisation retenus par S. Huntington, race ("le sang"), langue, et même religion (pp. 46, 74 et s.), ne sont guère présents en l'espèce.

1. Diversité des pays musulmans (que reconnaît Huntington, p.52, sans en tirer les csq)

* Diversité raciale et linguistique : des dizaines d'ethnies, plusieurs langues (arabe, décliné en de nombreux dialectes, perse, indien, chinois, urdu, malais, indonésien, diverses langues africaines, etc...

* Diversité religieuse : la grande distinction chiisme (15%) - sunnisme (85%), plus de nombreuses "sectes" (kharijites par ex.), confréries soufies, mouvements traditionalistes ou au contraires modernistes, avec des idéologies très différentes. (V. les ouvrages de référence sur l'Islam évoqués dans la Bibliographie de la page Islam et politique).

* Existence de musulmans (de culture ou de naissance) se revendiquant comme athées (dans l'histoire et de nos jours - cf. infra), même s'ils se cachent le plus souvent, tout en étant très actifs en Occident et sur internet (cf. caricature de Mahomet en cochon à partir d'un site turc nationaliste - dessin symboliquement très insultant).

* Même parmi les musulmans non athées, il existe une énorme masse de non-pratiquants (80 à 85% en France), y compris dans les pays musulmans, mais qui restent sensibles quand même aux discours et à la morale islamique (idem en France avec religion catholique en tant que phénomène de moeurs et non proprement religieux, cad, en d'autres termes, une religion davantage source de normes sociales que d'épanouissement spirituel personnel).

* Certes, l'islam, un peu comme la chrétienté médiévale européenne (mais avec absence d'unité et de hiérarchie ecclésiastique, et de plus un éclatement géographique sans commune mesure), reste un puissant facteur de solidarité entre pays et peuples musulmans. Mais les faits montrent que ce facteur est le plus souvent non effectif sur le plan politique actuellement, not. dans la détermination des alliances géopolitiques et géo-économiques (ex. USA avec Turquie, Arabie saoudite et Pakistan). Ex de conflits entre pays "musulmans" : guerre Iran-Irak (1 million de morts) ; origine de la première guerre du Golfe (annexion du Koweit) ; tensions permanentes entre Iran et Arabie saoudite, etc...

* De plus il existe des pays "musulmans" qui ont nettement distingué le spirituel du temporel, comme la Tunisie et la Turquie (malgré la victoire de l'AKP aux dernières élections, dont le discours politique n'est pas "islamiste").

* Cette diversité, cette hétérogénéité du "monde musulman", se retrouvent même au sein des islamismes, doctrines pourtant centrées, comme leur nom l'indique, sur la religion musulmane.

2. Diversité des islamismes

[Cf. sur ce thème les travaux d'Olivier Roy, de Gilles Kepel, not. son Jihad. Expansion et déclin de l'islamisme, Gallimard, 2000 ; le Dictionnaire mondial de l'islamisme (dir. Antoine Sfeir et les Cahiers de l'Orient, Plon, 2002, 518 p.) et l'ouvrage de Abderrahim Lamchichi, maître de conférence en Science politique à l'université de Picardie, L'islamisme en questions, L'Harmattan, 1998. V. davantage d'explications et de références dans le Lexique terminologique et la Bibliographie de la page Islam et politique ].

* Pour résumer, on distingue d'une part des islamisme non directement politiques (plutôt "sociaux-culturels") :

- l'islamisme salafi-wahabbite, différentialiste, mais non activiste politiquement (à la différence de sa version "jihadiste")

- de même celui des tablighis (vaste courant d'origine pakistanaise, très actif dans l'islamisation des banlieues en France), fondamentaliste mais non politique

* Et d'autre part des islamismes directement politiques (visant la conquête du pouvoir) :

- L'islamisme comme nationalisme religieux (ex. des Frères musulmans égyptiens et palestiniens du Hamas)

- L'islamisme "abstrait" des salafis "djihadistes" et "takfiris", qui pourchassent les musulmans "déviants" voire "apostats". Al Qaïda en est le plus célèbre exemple.

Remarquons que dans les deux type d'islamisme politique, la critique ou l'attaque de "l'ennemi occidental" est avant tout à usage politique "interne", en direction des régimes actuels des pays musulmans, surtout ceux qui "collaborent" avec l'Occident. L'Arabie saoudite est spécialement visée par Al Qaïda, de même que le régime d'Hamid Karzaï en Afghanistan et de Pervez Musharraf au Pakistan.

 

II. Les deux réalités : l'Affaire des caricatures comme illustration du grand retour du religieux en politique et de la vivacité des fondamentalismes

A. Le grand retour du religieux en politique

* Il s'agit d'un phénomène mondial, constaté aussi bien aux Etats-Unis qu'en Inde ou qu'en Israël par ex. Cf. par ex. sur ces trois pays les articles de l'hebdomadaire Marianne n° 461, 18-24 février 2006, pp. 22-23. V. aussi l'ouvrage dirigé par Christian Roudaut, Ces croyants qui nous gouvernent (Payot, 2006), démontrant que les présidents Bush, Poutine et Chirac, et même le Premier ministre Tony Blair, "se sont tous appuyés sur la religion dans leur quête de pouvoir", et que "aucun n'a résisté à la tentation de mettre sa foi en avant au gré des circonstances"... V. plus généralement le QSJ de Julien Bauer (prof. de sc. po à l'UQAM), Politique et religion (n° 3467, 1999), et l'ouvrage prophétique de Gilles Kepel, prof. à l'IEP de Paris, La revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde (Seuil, 1991). Tout récemment, v. l'étude de Georges Corm, La Question religieuse au XXIe siècle. Géopolitique et crise de la post-modernité (La découverte, 2006).

* Mais certes, ce phénomène est particulièrement saillant dans le contexte musulman. On assiste à un développement considérable des islamismes depuis les années 1970-1980 (après la révolution iranienne puis la défaite russe en Afghanistan, en raison du néo-impérialisme occidentalo-américain et de l'absence de réelles cultures et pratiques démocratiques dans ces pays (répression chronique des partis laïques et démocrates par les régimes arabo-musulmans). Mais attention, ces islamismes sont aussi des nationalismes (avant donc d'être des expressions civilisationnelles, ce sont des mouvements politiques). V. les mémoires d'un des plus grands reporters spécialistes du Proche et Moyen-Orient, Robert Fisk, La Grande Guerre pour la civilisation. L'occident à la conquête du Moyen-Orient (Paris, éd. La découverte, 2005), qui revient sur la responsabilité occidentale dans bien des conflits actuels. Lire également l'entretien que l'auteur a accordé au Nouvel Observateur du 27 octobre au 2 novembre 2005, pp. 46 et 48. V. aussi l'analyse de Pierre Prier (grand reporteur au service Etranger) dans Le Figaro du 21 février 2006, "Washington face au défi de l'instabilité au Proche-Orient", p. 19, qui cite notamment la mea culpa de Condoleeza Rice à l'Université du Caire en juin 2005 : "depuis 60 ans nous (les USA) n'avons pas soutenu la démocratie (au Proche-Orient)", ce qui a engendré l'extrémisme islamiste.... et celui du néo-conservateur Richard Perle, qui reconnaît "qu'au nom de la stabilité, de l'anticommunisme et de la sécurité de leur approvisionnement en pétrole, les Etats-Unis ont soutenu les élites installées par les Français et les Britanniques", élites qui produisirent des dictatures qui brisèrent l'opposition laïque et démocratique (qu'elle soit de tendance libérale ou socialiste), ce qui a conduit à faire du discours religieux la seule alternative idéologique d'opposition viable politiquement...

1. De fait, la publication des caricatures du prophète Mahomet a été largement utilisée et récupérée politiquement par des mouvements islamistes et même par des régimes arabes laïques

a) Cas de récupération politique à usage essentiellement "interne"

* Ex. ponctuel : les menaces violentes des miliciens du Jihad islamique (ainsi que des Brigades Martyrs d'Al Aqsa et des Comités de résistances populaire) à Gaza devant les locaux de la représentation diplomatique de l'UE le 2 février 2006, qui font d'autant plus de zèle dans la "défense de l'Islam" qu'elles se sont minoritaires politiquement.... Alors qu'au contraire, parvenu au pouvoir, le Hamas joue l'apaisement (v. Chronique de février du conflit israélo-palestinien).

* Cas (bcp plus large) du Pakistan : l'utilisation politique de l'Affaire par l'opposition islamiste y est grossièrement patente, et amalgamée avec l'anti-américanisme pour servir de prétexte à l'intensification de la contestation interne contre le régime de Pervez Musharraf. D'où la grosse manifestation du 15 février à Peshawar (70.000 pers.) où tous les symboles occidentaux ont été visés, y compris américains (KFC + McDonald), alors même que le président Bush a condamné la publication des caricatures et qu'elles n'ont pas été publiées aux Etats-Unis - cf. supra). D'où également la grêve générale organisée juste avant la visite du président Bush venu relancer début mars la "guerre contre le terrorisme" auprès de son allié Musharraf. V. l'article du Figaro du 21 février 2006, "Musharraf dans le collimateur des islamistes", p. 2, citant un représentant du Jamaati islami, l'un des plus importants partis religieux pakistanais, déclarant que "les manifestations se poursuivront jusqu'à ce que le général Musharraf tombe" ; voir également le Monde des 4 et 5 mars sur la visite de G. W. Bush (photo à la Une). Plus largement, sur le rôle des madrassas tenues par l'opposition islamiste pakistanaise, lire l'analyse de William Dalrymple, dans Le Monde diplomatique de mars 2006, dans lequel un haut responsable de l'opposition islamiste affirme clairement l'utilisation politique du discours religieux contre le régime en place...

b) Cas de récupération politique à usage à la fois "interne" et "externe"

* Syrie : l'objectif politique des manifestations de Damas (4 février, ambassades danoise et norvégienne prises d'assaut par des manifestants "suscités") et de Beyrouth (grosse manifestation le 5 février organisée par les mouvements pro-syriens dans le quartier chrétien d'Achrafié, un des fiefs des "forces du 14 mars" anti-syriennes, et ayant entraîné la démission du ministre de l'Intérieur pro-Hariri Hassan Sabeh) est on ne peut plus clair pour la régime syrien : reprendre l'avantage, au nom de la "défense des valeurs islamiques", tant sur la scène politique internationale que régionale (au Liban) et nationale (manière de montrer à la population que l'opposition islamiste au régime de Bachar El Hassad, celle des Frères musulmans, n'a pas le monopole de la défense des valeurs musulmanes).

* Mais c'est surtout l'Iran qui a sauté sur l'occasion pour conforter son image de leader du monde musulman et défenseur des valeurs islamiques, anti-américaines et anti-sionistes dans le monde (v. plus haut, introduction), et pour s'affirmer également vis-à-vis de l'opposition libérale interne selon la même logique qu'avec la question nucléaire. V. les articles du n° de l'hebdomadaire Marianne précité, p. 60 et s., et le "Feuilleton nucléaire iranien"sur le Bloc-notes géopolitique 2006.

2. Plus généralement, il est clair également que le niveau de liberté d'expression, tant politique que religieux, n'est pas aussi élevé en général dans pays musulmans qu'en Europe ou au Etats-Unis, mais ce n'est pas tant lié au fait qu'il s'agisse de pays musulmans : on peut citer la Chine ou même la Russie comme Etats où la liberté d'expression est loin d'être effective, de même que certains pays d'Amérique du Sud... C'est davantage un problème de culture politique que de religion. Et si on persiste à souligner que l'intolérance religieuse actuellement domine dans les pays musulmans (malgré les contre-ex. de la Tunisie ou de la Turquie par ex.), il suffit de penser à la situation de l'Europe chrétienne et de la France en particulier il y a un ou deux siècles, au regard du tabou religieux, lorsque les moeurs en étaient encore fortement imprégnés et que l'ordre social et public y était en grande partie fondé (v. l'affaire du Chevalier de la Barre en 1765-1766 à Abbeville, évoquée à juste titre par l'hebdomadaire Marianne, dans un article de Max Gallo, pp. 26-27).

* L'affaire des caricatures évoque plus largement une autre problématique, celle du développement d'une culture sociétale plus occidentalisée (individualiste et libérale) ou d'un retour à une religiosité apaisée et privatisée car non humiliée par domination occidentale : ex. : existence de musulmans athées "officiels" comme le poète Al Maari au temps de l'âge d'or de l'islam (XIe siècle) ; existence aujourd'hui de nombreux athées dans le "monde musulman", qui sont actifs politiquement (en Occident du moins) et sur le Web (v. une liste de sites internet dans l'hebdomadaire Marianne précité, ainsi que des réf. bibliographiques, dans un article spécifique, pp. 18-21).

* V. par ailleurs les études de Patrick Haenni qui soulignent les csq de "l'embourgeoisement" des sociétés musulmanes : une religion dépolitisée, intériorisée (v. le prédicateur Amr Khaled), récupérée par l'économie capitaliste de marché, par ex. au niveau des codes vestimentaires (par ex. l'évolution du "foulard" islamique d'impératif religieux vers une coquetterie à la mode), évoluant vers un conservatisme social associé à un libéralisme économique à l'instar de la société américaine. (P. Haenni, L'islam de marché. l'autre révolution conservatrice, Seuil, coll. La république des idées, 2005).

3. Quoi qu'il en soit, l'utilisation politique de la publication des caricatures par des mouvements islamistes est patente, et il semblerait même que le feu aux poudres ait été mis par le dossier préparé par plusieurs leaders islamistes danois très prosélytes, plus précisément un groupe de six d'entre eux, dont l'imam Abou Laban et Ahmed Akari, envoyé au Caire par l'ambassadrice d'Egypte au Danemark, et auquel sont joints d'autres documents, d'origine douteuse, dont d'autres caricatures et une photo d'un homme portant un groin de porc sur le nez, avec un commentaire en arabe ("voilà Mohammed") [cette photo proviendrait d'un fête du cochon du sud-ouest de la France, et on ne sait trop comment elle est parvenue dans le dossier envoyé au Caire], plus insultantes que les "danoises", et que ces leaders apparemment proches de la mouvance des Frères musulmans, auraient donc sciemment joint au dossier afin de provoquer l'indignation et la colère (v. plus haut dans l'introduction la référence à la publication en Egypte des caricatures danoises en octobre 2005 qui n'ont pas provoqué de manifestations violentes).

* V. le reportage sur cette affaire du journaliste Mohammed Sifaoui diffusé dans l'émission Envoyé spécial le 23 mars (en Guadeloupe, sur Tempo). La dimension politique de cette action des imams danois, apparaît clairement lors de l'entretien du journaliste avec le converti danois Abdelwahid Pedersen, proche des deux imams précités, affirmant clairement que son ennemi n'est ni les juifs, ni les chrétiens, mais la laïcité, ou plus précisément l'athéisme... On a d'ailleurs récemment retrouvé ces leaders islamistes danois "en vedette" d'une conférence organisée à Dubaï le 22 mars pour la défense du Prophète et pour demander une législation plus protectrice des croyances religieuses... Si cette version des faits s'avère exacte, elle confirmerait l'instrumentalisation de l'affaire des caricatures dès son origine.

* Cependant, elle n'en expliquerait pas pour autant le succès des manifestations, pas plus que l'engagement passionné de nombreux occidentaux en faveur de la "liberté d'expression" et contre le "totalitarisme islamique" pour pour la préservation de la "civilisation chrétienne" : force est de constater en ce sens la vivacité, d'une part, d'un fondamentalisme "occidental", qui n'a guère à envier en intensité à son homologue musulman, et, d'autre part, la persistance de représentations réciproques très négatives, qui constituent un fond de méfiance, voire de haine réciproque entre de nombreux musulmans et de nombreux occidentaux...

B. La vivacité des fondamentalismes de tous bords

L'affaire des caricatures met en lumière, au-delà du fondamentalisme islamiste anti-occidental déjà bien connu (1), l'existence d'un double fondamentalisme "occidental" (2), lui-même se nourrissant d'un vieil héritage de perceptions négatives (3).

1) Le fondamentalisme musulman anti-occidental : on ne peut en effet nier ce dernier, intolérant et arrogant, surfant sur un anti-occidentalisme (et anti-sionisme) parfois délirant

a) Du côté chiite, du "Grand satan" américain décrié par l'Imam Khomeiny aux fatwas du même contre Salman Rushdie (en lire plus), jusqu'aux propos de Hassan Nasrallah, guide spirituel du Hezbollah libanais, à propos des caricatures, affirmant que si la fatwa de l'ayatollah Khomeyni contre Salman Rushdie (édictée en 1989, mais de facto abandonnée par le gouvernement iranien depuis 1998) avait été appliquée, personne n'aurait plus osé insulter le Prophète...

b) Du côté sunnite, avec essentiellement le discours d'Al Qaïda contre les "Croisés" et le monde occidental - cf. l'ouvrage dirigé par Gilles Kepel, Al Qaïda dans le texte, Puf, 2005 et le message attribué à Oussama ben Laden fin avril, où l'auteur reproche au roi d'Arabie saoudite d'avoir nié le Choc des civilisations (en février) en affirmant qu'un tel choc existe bien en pratique, sous la forme d'une guerre menée par les "croisés et des sionistes" contre le monde musulman - en lire plus). On apprend de plus début mai qu'une cellule d'Al Qaïda serait en route vers le Danemark pour exécuter une fatwa de ben Laden contre les caricaturistes... Autre ex. de délire haineux : "Nous n'acceptons pas les "regrets" exprimés par le Danemark. Ceux qui ont publié ces caricatures doivent avoir la tête tranchée, nous n'accepterons pas moins que cela", a lancé le prédicateur de la Grande mosquée de Gaza lors de son prêche du vendredi 8 février (v. supra, introduction).

* Mais ce qui doit surtout attirer l'attention, dans cette affaire, c'est le moins visible (à nos propres yeux d'"occidentaux") mais tout aussi virulent fondamentalisme occidental, qui revêt d'ailleurs deux visages.

2. Un double fondamentalisme occidental

a) D'abord un fondamentalisme laïque et athéisant, de gauche, typiquement européen (pas américain) et spécialement français, qui tire "à boulets rouges" sur les religions et même les croyants. V. par ex. les positions de l'hebdo français Marianne (n° précité), qui titre à la Une : "Les incroyants, martyrs d'aujourd'hui. Dans le monde entier, ils sont baillonnés, niés, opprimés, et même massacrés", qui consacre un article aux athées du monde musulman (cf. supra), et qui publie une série de 12 caricatures de Jésus et Moïse (p. 34 et s., sous le titre : "A-t-on le droit de publier ces douze autres dessins ?"), dont certaines sont plus agressives que celles sur Mohammed (not. celle, sanglante, de la p. 35). Voir aussi, p. 39, une illustration de la violence des caricatures anti-cléricales du début du siècle, not. dans le journal La lanterne.

* V. aussi le n° de Charlie Hebdo du 1er mars 2006, qui, après avoir publié les caricatures de Mahomet dans son n° du 8 février (cf. introduction), lance un "Manifeste contre le totalitarisme islamique" (pp. 2-3), signé not. de Bernard-Henri Lévy et de la militante laïque et féministe Caroline Fourest (rédactrice en chef de la revue Prochoix - revue qui a consacré un dossier aux athées du monde musulman en 2004, et qui a publié un pamphlet contre Tariq Ramadan en 2005), mais aussi de plusieurs personnalités d'origine musulmane (mais athées), comme Salman Rushdie et Taslima Nasreen, ainsi que Ayaan Hirsi Ali, députée au parlement néerlandais d'origine [prétendument] somalienne et scénariste du film Submission qui valu à son réalisateur, Théo van Gogh, d'être assassiné en novembre 2004. Plus loin, p. 11, on peut lire un éditorial de Cavanna (fondateur de Charlie Hebdo), qui début par ces mots : "La connerie ne s'est jamais aussi insolemment affichée qu'en ce glorieux début du millénaire troisième, et sous sa forme la plus triomphale : la religion", poursuivant en affirmant que "Croire dénote une faiblesse de l'esprit qui confine à la maladie mentale", et que au contraire "l'homme sain dans sa tête n'a pas besoin des béquilles de la religion". V. dans le même genre l'un des site internet (français) ayant publié les caricatures danoises, où l'auteur explique que l'islam interdit la représentation du prophète Mahomet c'est que celui-ci n'existe pas et que l'islam n'est qu'une perversion du judaïsme (karikatur.tamstams.net)

* Des caricatures de Mahomet avaient d'ailleurs déjà été publiées en France depuis les années 1970 par Charlie Hedbo et sous la plume du dessinateur Gotlib...

* Dans cette tradition de militantisme athéiste française, v. le Traité d'athéologie (2005) du philosophe Michel Onfray, certes beaucoup plus argumenté et structuré que l'éditorial de Cavanna, mais qui n'hésite pas à déclarer que l'athéisme "n'est pas une thérapie, mais une santé mentale recouvrée", et que les trois religions monothéistes prônent "la haine", "animés par une même pulsion de mort".

b) Ensuite, un fondamentalisme de droite xénophobe et défenseur de la "civilisation chrétienne"

* Celui-ci s'est exprimé bruyamment, avant l'affaire des caricatures, à propos de l'entrée de la Turquie dans l'UE. Ainsi le nationaliste "vendéen" Philippe de Villiers par ex., qui affirme que "l'islam n'est pas compatible avec la République", ou le désormais célèbre commissaire européen Fitz Bolkestein qui, avant l'affaire des plombiers polonais, dans Le Monde du 10 septembre 2004, invoquait les analyses de Bernard Lewis en proclamant l'inutilité de la "libération de Vienne" en 1683 si la Turquie entre dans l'Europe et que sa population y afflue.... De même que cet ancien ministre italien de la Justice, membre de la Ligue du Nord (mouvement d'extrême-droite dirigé par Umebrto Bossi, allié du parti de S. Berlusconi, connu pour ses positions xénophobes et anti-musulmanes), Roberto Castelli, comparant en novembre 2005 les vagues d'immigrants clandestins qui affluent actuellement dans son pays aux "invasions barbares" qui ont causé (selon lui) la décadence puis la chute de l'empire romain...

* A propos des caricatures, rappelons la provocation du ministre italien Roberto Calderoli, lui aussi membre de la Ligue du nord, qui a arboré un tee-shirt à l'effigie d'une des caricatures danoises à la télévision italienne, provoquant une manifestation violemment réprimée en Lybie (voir le Bloc-notes géopolitique).

On est donc bien ici face à un fondamentalisme "christiano-occidentalocentriste" de droite qui n'a guère à envier au fondamentalisme islamiste anti-occidental.

* Il est d'ailleurs intéressant de relever que le Jyllands-Posten, idéologiquement orienté vers la droite populiste et les milieux néoconservateurs américains, a refusé de publier une caricature de Jésus il y a quelques temps (cf. la note d'Alain Gresh dans Le Monde diplomatique de mars 2006, p. 7). Si l'on rapporte ces faits à ceux décris dans le reportage de Mohammed Sifaoui (v. supra), on pourrait conclure de cette affaire que malgré son tour mondial, elle oppose d'abord le Jyllands-Posten et certains activistes islamistes, et plus généralement ces derniers (qui sont allé chercher le soutien du "monde musulman") aux milieux populistes plus ou moins islamophobes danois. Cela expliquerait : 1° que la publication des caricatures en Egypte en octobre 2005 n'ait rien déclenché ; 2° que l'autre quotidien danois ayant publié les caricatures, qui n'est pas de droite, n'ait été guère critiqué ni inquiété...]. Dès lors, l'une des causes profondes de cette affaire résiderait dans la lutte politique, idéologique et médiatique qui oppose des partis droitiers et populistes européens à certains mouvements islamistes.... le tout sur un vieux fonds de perception négatives récurrent et beaucoup plus "surdéterminant" qu'on pourrait le penser de prime abord...

Compléments :

* Comparer à une enquête de Lars Hedegaard et Helle Merete Brix sur "Le Danemak après les Caricatures", publiée sur le site de Proche-Orient.info (lire) : on y trouvera une version différente de celle que donne Alain Gresh dans l'article précité (insistant sur la "repentance" des élites danoises dans cette affaire et l'excessive bienveillance des services de police et de renseignement envers les imams radicaux danois, ce qui inquiète les auteures et leur fait agiter le spectre de la menace d'une main-mise islamiste à terme sur le pays), mais par contre une convergence avec l'hypothèse de la dimension essentiellement et fondamentalement "politique" de l'action des imams danois (comme dans le reportage de Mohammed Sifaoui précité)... et du succès de celle-ci !

* Comparer encore aux résultats d'une autre enquête (dans un ouvrage sorti au Danemark le 15 juin 2006), menée par le rédacteur en chef du journal Politiken proche du centre gauche, Toeger Seidenfaden, et l'historien Rune Engelbreth Larsen, résultats diamétralement inverses de l'enquête précédente, qui appuieraient plutôt la thèse d'Alain Gresh supra, thèse qui fait porter la responsabilité de la crise sur l'intransigeance (initiale)du Premier ministre Rasmussen ainsi que, plus généralement, à l'islamophobie dominante dans les milieux populistes danois, en disculpant les imams radicaux danois (en lire plus).

* Lire un article relatif à l'acquittement du Jyllands-Posten suite à la plainte déposé par des associations musulmanes contre lui (fin octobre 2006).

 

3) Persistance des représentations négatives réciproques : tout cela montre, au-delà des récupérations politiques, qu'il existe quand même bien un vieux fonds d'images réciproques négatives, de vielles traditions de détestations et de mépris mutuels entre le "monde musulman" et "l'Occident", qui remontent parfois à avant même les Croisades (XIe-XIIe siècles)... Cf. l'ouvrage récent de Claude Liauzu, Empire du mal contre Grand Satan. Treize siècles de cultures de guerre entre l'islam et l'Occident (Armand Colin, 2006), qui décrypte les images négatives réciproques parfois très profondément enracinées dans les mentalités et l'inconscient collectif...

a) Quelques ex. dans la pensée occidentale, spécialement dans la pensée chrétienne :

* La description de Mahomet par Dante Aligheri dans la Divine comédie au début du XIVe siècle, dans le chant XVIII : "Jamais tonneau fuyant [...] ne fut troué comme l'ombre que je vis, ouverte du menton jusqu'au trou du cul. Ses boyaux pendaient entre ses jambes ; on voyait les poumons et le sac affreux qui fabrique la merde avec ce qu'on avale. Tandis que je m'attache tout entier à la voir, il me regarde et s'ouvre la poitrine avec les mains en disant 'vois comme je me déchire, vois comme Mahomet est estropié' "... Au XXe siècle, Salvador Dali a d'ailleurs donné une illustration de cette description livresque dans un dessin terrible, bien plus terrible, comme le texte qui l'inspire (texte d'ailleurs rangé par le philosophe allemand Arthur Shopenhauer parmi les "aspects les plus répugnants de la doctrine chrétienne"), que les caricatures danoises ! (v. sur le site France-echos.com)

* L'Espagnol Francisco de Quevedo, dans son Rêve du Jugement dernier (1608), qui place en Enfer "Mahoma et le maudit Luther".

* Le Journal de Trevous des Jésuites, qui paraît à partir de 1701, dans lequel Mahomet est décris comme étant "de la lie du peuple", auteur d'une "doctrine extravagante", un "faux prophète" "orgueilleux, ambitieux, cruel, débauché à l'excès, ne sachant ni lire ni écrire et tout à fait indigne d'être l'Envoyé de Dieu"....

* On retrouve ces terribles préjugés jusque dans la pensée philosophique des Lumières : le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle (1696-1697), où Mahomet est décris comme un épileptique masquant son mal en s'improvisant prophète, avec le soutien de son épouse Khadija.

* Même Diderot dans l'Encyclopédie, qualifie l'islam de "fausse religion", à cause des "absurdités, des contradictions et des anachronismes répandus en foule", selon lui, dans le Coran.

(Cf. sur tous les ex. précités l'article d'Anne-Marie Delcambre, "Des miroirs déformants", dans le n° des Cahiers de confluences cité plus bas, pp. 39-48, qui donne aussi des exemples de perceptions négatives réciproques).

* Voltaire lui-même écrivit une pièce satyrique intitulée Le Fanatisme ou Mahomet le prophète, ou l'islam est présenté comme une fausse religion : donnée à Paris en 1742, cette pièce fut attaquée par le Parlement et finalement interdite comme impie. Il semble que l'auteur ait voulu s'en prendre indirectement au christianisme (cf. le magazine L'Histoire, n° 307, mars 2006, p. 38). Mais il n'en reste pas moins que le choix du sujet de la pièce témoigne d'un lieu commun de son époque négatif à l'égard de ce qu'on appelait les "mahométans"...

* Hormis Schopenhauer précité, on ne trouve guère que Jean-Jacques Rousseau (dans son Essai sur l'origine des langues) et Alphonse de Lamartine (dans son Histoire de la Turquie, 1833) pour porter un jugement positif sur l'islam et son prophète. D'après ce dernier, "Philosophe, orateur, apôtre, législateur, guerrier, conquérant d'idées, restaurateur de dogmes, fondateur de vingt empires terrestres et d'un empire spirituel, voilà Mahomet. A toutes les échelles où on mesure la grandeur humaine, quel homme fut plus grand ! ". Remarquons au passage que ces opinions positives montrent encore une fois (cf. supra, I, A) que la perception négative de l'Autre n'est pas une fatalité.

b) De nos jours, cette idée que l'islam est une fausse religion ou une religion "négative" est assez répandue en Occident. V. par ex. l'un des sites francophones ayant publié les caricatures, karikatur.tamstams.net. précité. D'ailleurs on trouve sur ces sites des dessins bien plus terribles que les caricatures publiées par le journal danois !

* V. aussi l'étude de Thomas Deltombe, L'islam imaginaire. La construction médiatique de l'islamophobie en France, 1975-2005, La découverte, 2005 : il dégage de l'étude des archives médiatiques une image générale massivement négative, amalgamant islamisme = terrorisme, et même barbe = islamiste terroriste. V. dans ce sens certains aspects du reportage de Mohammed Sifaoui précité : le terme "islamisme" n'est pas défini, et change de sens entre le début et la fin du document ; on mélange, sur un ton et une musique inquiétants, des prédicateurs au discours (démocratiquement) irréprochable (Hamza Youssef, d'origine américaine, en conférence au Danemark), et des musulmans islamistes bcp plus intégristes, tel les imams Abou Laban et Ahmed Akari, ou encore le converti danois Abdelwahid Pedersen déjà cité)...

* Autre ex. : dans le "Journal du monde", sur LCI, le 14 avril, qui amalgame implicitement : les attentats anti-coptes du même jour en Egypte, au lendemain de la libération de plusieurs centaines d'islamistes ; la poussée politique des Frères musulmans aux élections de décembre ; et le procès Moussaoui, où l'accusé lance sa haine contre l'Occident et rappelle que le Coran invite à "tuer les Juifs"....

* Autre ex. : le chroniqueur de France 3 Christian Malard, à propos du triple attentat en Egypte, le 24 avril, amalgamant dans la "nébuleuse terroriste islamiste" anti-occidentale Al Qaïda, le Hamas et le Jihad islamique palestiniens, les Frères musulmans égyptiens ("qui viennent de multiplier leurs sièges au parlement par cinq"), avec l'ombre menaçante de l'Iran (et de sa main-mise sur l'Irak par le biais des groupes chiites "satellites") en toile de fond finale... Il ressort de sa chronique une impression générale de menace dramatisante, à travers un "monde musulman" radical et se dressant de manière unie et solidaire contre l'Occident...

* V. également l'article de Lars Hedegaard et Helle Merete Brix précité, dans lequel on constate que les visions historiques de l'islam (Mahomet comme "dictateur" à Médine par ex.) sont déformées et négatives.

 

Conclusion :

a) La théorie du "Choc" reste, à l'épreuve des faits, essentiellement virtuelle, en tant que construction (donc volontaire) de l'esprit et paravent justificatif de la défense d'intérêts géo-économiques néo-coloniaux. V. en ce sens le philosophe allemand Jurgen Habermas affirmant, dans l'ouvrage d'entretiens réalisé par la philosophe américaine Giovanna Boradori sur Le Concept du 11 septembre (avec aussi Jacques Derrida, tr. fr. éd. Galilée, 2004) que "derrière le thème du "Choc des civilisations", ce que l'on cache, ce sont les intérêts matériels manifestes de l'Occident (par exemple, celui de continuer à disposer des ressources pétrolières et à garantir son approvisionnement énergétique)" (extrait cité dans Le Monde diplomatique de février 2004, p. 17). On peut même préciser que ce "Choc" a commencé dès le XIXe siècle, avec le développement du phénomène impéraliste et colonial occidental (qui aboutit à la dislocation de l'Empire Ottoman au profit des grandes puissances coloniales à l'issue de la première guerre mondiale). V. supra, II, A, introduction, not. l'ouvrage de R. Fisk.

* Voici une illustration récente de cette vision : le 19 mars 2006, alors qu'une vague de manifestations se produit dans le monde contre l'occupation de l'Irak. (400 défilés uniquement aux Etats-Unis, y compris dans les plus grandes villes), le président Bush, pourtant au plus bas dans les sondages, reste ferme. Dans une allocution radiodiffusée, il déclare : "l'Amérique n'abandonnera pas l'Irak aux terroristes. Nous finirons notre mission". Le lendemain, dans un discours prononcé à Cleveland, il affirme la nécessité de rester en Irak pour "la sécurité des Etats-Unis". Déclarations à mettre en regard avec la déclaration de son "ami" et "allié" Pervez Musharraf en octobre 2005 : "le Pakistan est contre le terrorisme et ma mission est de lutter contre les fondamentalistes" (cité dans le n° du Figaro précité, p. 19, avec une belle caricature en prime ; mais v. pour des nuances l'article de W. Dalrymple précité, où le régime semble à la fois impuissant et peu véhément à l'égard de l'opposition islamiste et de ses madrassas...).

* Sur le thème du Choc des civilisations, v. également le n° spécial des Cahiers de Confluences, Islam et Occident : la Confrontation ? (dir. A. Lamchichi), L'Harmattan, 2001, et not. l'article de Mohamed Abed El Jabri, "Choc des civilisations ou conflits d'intérêts ?". V. aussi mon étude "A qui profite le choc des civilisations ?" présentée dans un séminaire du CAGI en 2003). Plus récemment, v. l'article de Thierry Meyssan, dans le n° 1 de la revue Voltaire. Actualité internationale, mars-avril 2005, pp. 134-143.

b) Néanmoins, cette théorie du "Choc des civilisations", s'appuie, comme on vient de le rappeler, sur une longue tradition de représentations réciproques négatives depuis des siècles (v. supra, II, B, 1 et 3) et sur un autre "choc", plus réel celui-là, comme on l'a vu précédemment : le choc des fondamentalismes (v. aussi la fin de mon étude précitée "A qui profite le Choc des civilisations"), un "choc" qui se superpose à celui des intérêts économiques et politiques.

* Mais puisqu'elle est désormais très en vogue après la fin du monde bipolaire issu de la seconde guerre mondiale, et que dans le même temps l'islamisme a remplacé le communisme comme "ennemi public mondial" (en tout cas du "monde libre"), la théorie du choc des civilisations peut devenir de plus en plus une réalité si on s'y laisse entraîner. Et si, par csq, on accepte de laisser le religieux et le culturel devenir déterminants de toute autre considération, être récupérés et instrumentalisés par les discours politiques, et de laisser prospérer les idéologies haineuses et négatrices de l'Autre.

* V. en ce sens not. l'ouvrage du géopoliticien Pascal Boniface, Vers la 4e guerre mondiale ? (Armand Colin, 2006), qui affirme que "le Choc des civilisations n'est ni inéluctable, ni totalement impossible. Nous sommes en fait à la croisée des chemins".... Force est de constater que l'affaire des caricatures illustre parfaitement ce constat, et lui a même conféré une actualité encore plus brûlante.

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Compléments spécifiques

(A partir de septembre 2006)

 

* Lire un article relatif à l'acquittement du Jyllands-Posten suite à la plainte déposé par des associations musulmanes danoises contre lui (fin octobre 2006).

* Le 1er novembre 2006, l'Iran a décerné à un dessinateur marocain le premier prix d'un concours de caricatures sur la Shoah, concours condamné par la communauté internationale, dont le secrétaire général de l'ONU Koffi Annan. Destiné à être une réponse aux caricatures danoises du prophète Mahomet qui avaient déclenché la rage dans le monde arabe (v. l'analyse de cette affaire), ce concours paraît inspiré des tirades du président iranien Mahmoud Ahamadinejad appelant à la destruction d'Israël. (en lire plus).

* Effet imprévu de l'affaire des Caricatures au Danemark : à l'occasion des cadeaux de Noël, les ventes de Coran ont explosé (le livre saint de l'islam est n° 2 des ventes d'ouvrages spécialisés).

* Le 22 mars 2007, le Tribunal correctionnel de Paris a relaxé le magazine Charlie-Hebdo pour la publication des caricatures de Mahomet (trois d'entre elles en réalité étaient poursuivies par La Grande Mosquée de Paris, l'UOIF et la Ligue islamique mondiale), aux motifs que les dessins incriminés ne sont pas injurieux pour une conviction religieuse, et ne visent que les intégristes politiques, l'islamisme jihadiste. La Grande mosquée de Paris a annoncé son intention de ne pas faire appel, à la différence de l'UOIF, qui entend épuiser toutes les voies de recours.

 

 

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Pour des compléments plus généraux sur ce thème et d'autres similaires,

accéder à la Fiche de suivi "Choc des civilisations" 2006