Faut-il avoir peur du Hamas ?


Les résultats des élections législatives palestiniennes du 25 janvier 2006 :
Quelles perspectives ?

Conférence du 10 février 2006

Par Jean-François Niort
Chercheur au CAGI (Centre d'Analyse Géopolitique et Internationale,Université des Antilles et de la Guyane)

 

- L’idée de cette communication et de son titre m’est venue après avoir constaté la surprise et la peur, voire la frayeur suscitée de part le monde, et notamment du côté des médias et des gouvernements israéliens, états-uniens et européens, par la victoire électorale du Hamas aux élections législatives palestiniennes du 25 janvier dernier.

- Une réaction pourtant étonnante pour certains observateurs qui suivent l’évolution de la situation en Palestine depuis quelques années : d’une part, cette victoire n’est pas si inattendue, malgré les sondages en sens contraire et l’aveuglement des gouvernement israéliens, états-unien et européens (II)

- d’autre part les conséquences de la victoire du Hamas ne sont pas si effrayantes, ni pour le peuple palestinien, ni pour les perspectives de règlement politique du Conflit israélo-palestinien, malgré le récent passé « terroriste » du Hamas, et le maintien, en apparence, de son discours politique radical sur la question israélo-palestinienne (III).

- Par contre, la géopolitique de la région risque, certes à terme, de ressortir assez profondément modifiée de ces élections, principalement à cause du caractère « islamique » du Hamas, et de la mouvance générale à laquelle il appartient, à savoir celle des « Frères musulmans », en pleine croissance dans certains Etats voisins (IV).

- Mais avant de revenir sur ces trois points, une petite remontée dans l’histoire ne sera pas inutile, afin de rappeler l’évolution du Hamas depuis sa création, et notamment les différents changements de sa stratégie, eux-mêmes liés aux évolutions de la stratégie de l’OLP et de celle des gouvernements israéliens et états-uniens (I).


I. Rappel historique sur le Hamas

II. Une victoire électorale prévisible

III. Une victoire aux conséquences pas si effrayantes

IV. Un bouleversement géopolitique potentiel

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I. Rappel historique sur le Hamas

On peut distinguer trois périodes dans l’histoire et l’évolution du « Hamas », acronyme arabe du « Mouvement de la Résistance islamique » et signifiant « ardeur », « enthousiasme ».

A. Depuis sa création en 1987, et jusqu’en 1991-1992, il fut à la fois le leader de la première intifada et le partenaire principal de négociation avec les gouvernements israéliens et états-uniens.

B. A partir de 1992, l’administration fédérale états-unienne abandonne son soutien aux mouvements islamistes sur lesquels elle s’était appuyée, de par le monde et spécialement en Afghanistan (Talibans et Al Qaïda), pour contrer le Bloc soviétique. Le gouvernement israélien fait lui aussi volte-face et se rapproche du Fatah, jusqu'alors considéré encore comme un « mouvement terroriste », pour négocier les accords d’Oslo (1993), mis en application en 1996 (création de l’Autorité palestinienne). Ecarté du processus politique, le Hamas s’oppose aux accords d’Oslo, se radicalise, créé une branche militaire (les brigades Ezzedine al Qassam), et entame sa politique d’attentats « terroristes » anti-israéliens, débouchant sur un « cycle infernal » d’attaques-représailles bilatérales dont le peuple palestinien (surtout dans la bande de Gaza) est la principale victime. Une accalmie s’opère après le lancement de la Feuille de route (au printemps 2003), mais ne dure pas.

Pour plus de détails, voir le Rappel chronologique sur le Conflit, les Chroniques depuis 2003, et la Fiche thématique sur le Hamas (établie en 2003 avec compléments 2004).

C. Depuis fin 2004, après une année terrible pour le Hamas (il a successivement perdu son guide spirituel, le Shaykh Yassine, et son principal leader dans la bande de Gaza, le docteur Rantissi, assassinés en mars et avril 2004 par l’armée israélienne dans le cadre de sa politique de « liquidations ciblées » (voir Fiche thématique Hamas), le mouvement a opéré un spectaculaire revirement stratégique, illustré par deux éléments : l’acception de la trêve (hudna) proposée par Mahmoud Abbas sous l’égide de l’Egypte (voir Fiche de suivi Hamas, février et mai 2005) ; son entrée dans le jeu politique palestinien, un paradoxe étant donné le refus des accords d’Oslo par le Hamas, mais qui témoigne d’une volonté à la fois de pragmatisme et de normalisation politique, ainsi que d’une prise de conscience de son poids politique en Palestine, un poids qui va le porter au Pouvoir local en 2005 et national en 2006, dans le cadre d’une ascension politique prévisible.


II. Une victoire électorale prévisible

Rappel des résultats : 76 sièges (sur 132) pour le Hamas, avec 50 % des voix environ (voir sur la Fiche spéciale consacrée à la victoire du Hamas). Une majorité politique par conséquent écrasante (mais qui s’appuie sur seulement la moitié de l’électorat).

Ainsi que les observateurs les plus pertinents l’avaient compris (tel Matti Steinberg, expert pour la Palestine auprès des services de renseignements israéliens, mais qui ne fut pas écouté), cette victoire électorale était en effet prévisible. Pourquoi ? D’abord en raison des dysfonctionnements et de la perte de légitimité du Fatah et de l’Autorité palestinienne (A). Ensuite, du fait de la victoire électorale du Hamas aux élections locales de 2005 et de la bonne gestion des municipalités conquises (B). Ce qui montre que le choix des électeurs palestiniens en faveur du Hamas a été à la fois symbolique et rationnel…

A. Les dysfonctionnements et la perte de légitimité du Fatah et de l’Autorité palestinienne

Ils sont liés à des causes internes et externes

A-1. Les causes internes

1. La corruption, le népotisme (40% de l’aide internationale de 1 milliard de dollars annuels tombent dans la poche des caciques nationaux et locaux du Fatah), l’incurie, l’inefficacité, l’incompétence de l’Autorité palestinienne dans la gestion quotidienne, la fourniture des services publics de base

2. Le vide symbolique et politique créé par la disparition de Yasser Arafat (en novembre 2004), qui a lui seul incarnait la Résistance historique et nationale (en tout cas non islamiste). Il était le patron à la fois du Fatah (fondé en 1959), de l'OLP (fondé en 1964, dont le Fatah est la principale composante depuis 1968 et qu'Arafat dirige depuis 1969) et de l'Autorité palestinienne (depuis 1996), qu'il dominait totalement (le premier ministre Ahmed Qoreï était sans pouvoir réels ; le Parlement méprisé). "Abou Ammar" (surnom de guerre en l'honneur du premier martyr de l'Islam, Ammar ibn Yasser) avait réussi en 50 ans de lutte, à s'identifier à la cause palestinienne et à son peuple tout entier (en lire plus)... Mahmoud Abbas (Abou Mazen), élu en janvier 2005, est populaire (les tous derniers sondages semblent d’ailleurs indiquer que la population ne souhaite pas sa démission), mais n’a en aucun cas le charisme et l’autorité de Abou Ammar, notamment pour s’imposer vis-à-vis des deux factions qui s’opposent au sein du Fatah : l’arrière-garde conservatrice et l’avant-garde réformatrice (menée not. par Marwan Barghouti). (Voir la conférence Bush 2 et l'après-Arafat de 2004 et le Dossier Crise de l'Autorité palestinienne)

A-2. Les causes externes

1. Le travail de sape effectué par l’occupation militaire israélienne, les destructions matérielles (y compris le QG de Ramallah la Mouqatta, en 2002 – destruction éminemment symbolique), le blocage des voies de circulations par la multitude de check-points, la réduction des travailleurs palestiniens autorisés à aller travailler en Israël (not. le blocage du passage d’Eretz, dans la bande de Gaza, etc…

Résultats :
a. Une perte considérable de moyens d’action et de légitimité politique pour l’embryon d’Etat qu’est l’AP, qui ne parvient même pas à exercer son autorité sur son propre mouvement politique principal, le Fatah (voir plus haut), et sur sa principale branche armée, les Brigades des martyrs d’Al Aqsa, divisées en cellules locales largement autonomes et de plus en plus proches des « jusqu’au boutistes » palestiniens (voir sur la Fiche de suivi Groupes radicaux armés à partir de 2005)

b. Une crise économique et sociale considérable (le taux de chômage est de 24%, mais pour les 20-24 ans, il atteint les 44%, ce qui correspond au pourcentage de la population qui se trouve sous le seuil de pauvreté, surtout dans la bande de Gaza), cette crise affectant encore davantage, bien sûr, le prestige du Fatah. Alors que le Hamas, dans les villes et quartiers sous son contrôle, mettait en place depuis de longues années, un réseau efficace de services sociaux et de santé de proximité…


2. L'impasse politique de la Feuille de route : on a assisté en effet à une perte de légitimité du Fatah également à cause de la déliquescence de l’esprit (sinon de la lettre) du dernier plan de paix international, la fameuse « Feuille de route », dont l’esprit est en effet mort depuis que le gouvernement d’Ariel Sharon a opté pour l’action unilatérale – incarnée par le désengagement des colonies de la bande de Gaza et de quelques colonies isolées de Cisjordanie, à l’été 2005, et par la construction de la « Barrière de sécurité ». Ce choix stratégique a entraîné à la fois l’humiliation (du Fatah et) de l’AP, déchue de facto de son rôle de partenaire officiel du règlement du Conflit, et la légitimation du Hamas, qui a bien sûr présenté le retrait des colonies de Gaza comme sa victoire. Le Hamas qui entre-temps était propulsé au pouvoir municipal au cours de l’année 2005.


B. La victoire électorale du Hamas aux élections municipales et sa bonne gestion

Ces élections, qui se sont déroulées en trois temps, janvier, mai et décembre, ont en effet consacré la victoire du Hamas au plan local. De plus, les effets de la bonne gestion du Hamas ont été indéniables et immédiats, ce qui n’a fait qu’accroître sa légtimité, bien au-delà de son électorat « islamiste » traditionnel (qui constitue seulement 20 à 30 % de l’électorat palestinien, ce que montrait d’ailleurs les sondages préélectoraux nationaux avant l’élection de janvier 2006). (Voir sur la Fiche de suivi concernée et sur la Chronique de janvier 2006)

Cette victoire politique du Hamas était donc très probable, et le président Mahmoud Abbas lui-même la sentait venir, puisqu’il a tout fait pour en retarder l’échéance, en repoussant unilatéralement la date des élections (qui devaient se tenir au printemps 2005), l’été dernier (voir Chronique juillet-août 2005)… se donnant ainsi le temps de former une liste commune du Fatah, finalement réalisée in extremis en décembre, et dirigé par le très populaire et « réformateur » Marwan Barghouti, mais cela n’a pas suffit à endiguer la défaite du Fatah….

Néanmoins, cette défaite et la victoire symétrique du Hamas ne sont pas forcément négatifs et encore moins « effrayants », tant pour le peuple palestinien que pour les perspectives de règlement du Conflit… Et là aussi, le choix des électeurs palestiniens, se montre à la fois symbolique et rationnel.


III. Une victoire aux conséquences pas si effrayantes

Tant vis-à-vis du peuple palestinien lui-même (A) qu’en regard des perspectives de règlement du Conflit (B)

A. Pour peuple palestinien lui-même

1. Rappelons d’abord que cette victoire correspond au choix libre et démocratique accompli par le peuple palestinien, ce qui confère une indéniable légitimité au Hamas, tant sur la scène politique interne qu’internationale… N’en déplaise aux gouvernements, médias et think tanks qui se sont livrés, de par le monde, à une présentation dramatisante, voire effrayante, et donc délégitimante, de la victoire électorale du Hamas. Comme si la Démocratie n’était acceptable que si elle portait au pouvoir des partis qui plaisent aux puissances occidentales…

2. Ensuite, ce choix libre et démocratique est, comme on l’a dit, symbolique : il s’agit de se redonner une fierté après les humiliations nationales qu’ont constitué le harcèlement de Yasser Arafat depuis 2002 et sa mort (sans doute consécutive) en 2004, la présence militaire israélienne et les destructions, les violences, les humiliations quotidiennes qu’elle entraîne, et enfin le mépris affiché pour le gouvernement Abbas-Qoreï par le gouvernement israélien exprimé not. par la stratégie d’unilatéralisme évoquée tout à l’heure.

3. Enfin, ce choix électoral est rationnel, non seulement sur le plan interne, pour l’amélioration des conditions de vie concrètes des Palestiniens et un meilleur usage de l’aide internationale…., mais aussi sur le plan externe, vis-à-vis d’Israël, ce qui paraît moins évident, certes, à première vue, puisque le Hamas conserve une position politique officielle radicalement hostile vis-à-vis de l’Etat hébreu

B. Pour les perspectives de règlement politique du Conflit

Malgré la répugnance des gouvernements israélien et américain à négocier avec le Hamas, on peut penser que ce mouvement n’est pas le plus mauvais partenaire pour parvenir à un accord favorable aux Palestiniens (B-1), du moins si les extrémistes des deux bords ne jouent pas les « troubles-fêtes » (B-2)

A-1. Le Hamas n’est pas le plus mauvais partenaire pour parvenir à un accord favorable aux Palestiniens

1. L’histoire montre que lorsqu’un conflit s’est radicalisé, il faut souvent négocier avec le parti le plus radical pour trouver une solution définitive, a fortiori si le parti politique « modéré », comme l’est le Fatah au moins depuis l’acceptation de la « Feuille de route », est délégitimé et s’avère impuissant à faire aboutir les choses. (FLN en Algérie et Viet-Min en Indochine, ou encore l'IRA en Iralande du Nord).

2. Mais l’histoire montre également qu’une fois que ces partis politiques radicaux ont décroché le Pouvoir (ce qui n’est pas tout à fait accompli certes par le Hamas au sein de l’AP, puisque la présidence reste au Fatah), ils s’empressent de stabiliser et de normaliser la situation intérieure et extérieure du pays. C’est ce que fait le Hamas depuis au moins fin 2004, et a fortiori depuis qu’il a remporté les municipales l’année dernière. Il faut rappeler que le Hamas respecte la trêve conclue avec Mahmoud Abbas sous l’égide de l’Egypte depuis un an, et a donné moult signes d’ouverture à la négociation avec Israël, avant, pendant, et depuis les élections de janvier 2006…(voir Chronique janvier 2006 et la Fiche spéciale sur la victoire du Hamas). Le Hamas aura donc d’autant plus intérêt à parvenir à un accord définitif qu’il sera de plus en plus installé au pouvoir politique.

3. Par conséquent, si la communauté internationale et l’Etat israélien souhaitent véritablement aboutir à un règlement définitif du Conflit, il seront contraints de le négocier au moins en partie avec l’accord du Hamas, ne serait-ce qu’en raison du poids politique national qu’il vient d’acquérir (et de son contrôle du Conseil législatif et du futur gouvernement). Vladimir Poutine vient d’ailleurs de montrer l’exemple, en invitant les représentants du Hamas à Moscou. Souvenons-nous d’ailleurs que les Etats-Unis et Israël ont considéré le Hamas comme le partenaire principal de 1987 à 1992… [ils se sont brusquement tournés ensuite vers le Fatah laïque, ce qui a poussé le Hamas à se radicaliser notamment en direction de la politique terroriste, mais il n’y a plus intérêt dorénavant]

4. De plus, les Etats arabes comme l’Egypte, la Jordanie, l’Algérie, l’Arabie saoudite semblent prêts à la fois à reconnaître le Hamas comme le partenaire politique principal de règlement du Conflit et à l’inciter à parvenir à un accord de règlement définitif. Le 27 janvier, Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, a en ce sens affirmé que le Hamas devra accepter l'initiative de Beyrouth, qui appelle à une reconnaissance pleine et entière d'Israël, ajoutant que le processus diplomatique au Moyen-Orient devait suivre les principes de Beyrouth, qui comprennent un retrait total d'Israël des territoires, en conformité avec les résolutions 242 et 338 des Nations Unies. Cette initiative, d’origine saoudienne, approuvée par la Ligue arabe en 2002, avait été rejetée par Ariel Sharon, mais le pragmatisme affiché de son successeur et de son nouveau parti Kadima rendent plus probables des concessions que du temps du Likoud triomphant (2001-2004).

5. Par ailleurs, tous les sondages depuis plusieurs années montrent que l’opinion publique, des deux bords, tant israélienne que palestinienne est majoritairement favorable à une solution négociée à deux Etats, même après la victoire du 25 janvier. Ainsi, un sondage palestinien réalisé le 30 janvier par le Near East Consulting Institute de Ramallah, indique que près des trois quarts des Palestiniens interrogés souhaitent que le Hamas abandonne son appel à la destruction d'Israël, et que 77% des électeurs de ce mouvement sont favorables à des négociations de paix (voir, ainsi que d’autres sondages, sur la Fiche de suivi Camp de la paix 2006 et la rubrique « Opinions » sur le Conflit)

6. En réalité, ce processus de règlement du Conflit a (paradoxalement) plus de chances de tourner à l’avantage des Palestiniens s’il est conduit ou au moins contrôlé par le Hamas plutôt que par le Fatah, du fait même que le Hamas dispose d’un atout majeur à mettre en balance dans la négociation, un atout dont le Fatah s’est départi depuis l’année même ou le Hamas le récupérait : le renoncement politique à la destruction de l’Etat d’Israël (inscrit dans la Charte du Hamas en 1988, l’année même où le Fatah et l’OLP y renonçaient) … Il est clair que le Hamas va monnayer très cher cette renonciation, et cela risque de tourner à l’avantage du peuple palestinien, car cela renforcera les chances de conserver ou de récupérer Jérusalem et davantage de territoire en Cisjordanie… négociation sur laquelle l’AP se trouvait ces derniers temps de plus en plus en position défavorable (avec le soutien américain au maintien des gros blocs de colonies juives, not. le « doigt d’Ariel »).

7. On peut donc gager que la solution définitive pourrait dorénavant tourner, grâce à la victoire du Hamas, aux positions plus exigeantes et plus fermes que le Fatah, et doté de l’atout majeur qu’on vient d’évoquer, autour d’un compromis entre la Feuille de route et le plan de paix arabe précité…

Du moins si les extrémistes ne parviennent pas à troubler ce scénario !


B-2. Le risque de déstabilisation par les extrémistes des deux bords

1. Côté palestinien, le Jihad islamique, les Brigades des martyrs d’Al Aqsa, et d’autres groupes armés minoritaires, qui n’ont aucun intérêt politique, ni interne ni externe à l’apaisement, ont repris leurs attaques début février, et ils avaient d’ailleurs annoncé fin décembre qu’ils ne poursuivraient pas la trêve conclue avec le Fatah et l’AP. L’armée israélienne a répliqué, comme vous le savez, et ainsi réapparaît le spectre du cycle infernal des vengeances et représailles mutuelles trop bien connu, légitimant la présence militaire israélienne sur le sol palestinien, présence à laquelle le Hamas n’a dorénavant aucun intérêt politique, économique, ni stratégique.

2. Côté israélien, il faudra compter, d’une part, avec le fanatisme fondamentaliste des colons extrémistes (cf. la récente évacuation très musclée d’Amona, sur la Chronique de février 2006), soutenus par les partis nationalistes d’extrême-droite, et, d’autre part, avec le Likoud, ou du moins ce qu’il en reste, cad la branche la plus dure, dirigée par Benjamin Netanyahou, l’homme qui fut responsable de la non application des accords d’Oslo après son élection comme Premier ministre en 1996 (jusqu’à 1999), et qui accuse ouvertement aujourd’hui la stratégie d’A. Sharon d’être directement responsable de la montée du Hamas. Il est clair que ces mouvements politiques israéliens, opposés tant au Fatah qu’au Hamas, seront tentés de tout faire pour empêcher un accord de paix équilibré… Du fait même de leur position radicale dans le Conflit, car eux aussi prônent plus ou moins totalement la destruction de l’Autre…(réalisation du grand Israël biblique [Eretz israel] et transfert des Palestiniens vers leur « véritable pays », la Jordanie).

En tout cas, quoi qu’il en soit du règlement du conflit israélo-palestinien, c’est la géopolitique de la région qui risque de sortir profondément modifiée des résultats des élections législatives palestiniennes… (et d’agir en retour sur l’avenir politique de ce conflit).

IV. Un bouleversement géopolitique potentiel dans la région

S’il est probable que le Hamas renonce à la violence, à l’action « terroriste », et à l’élimination d’Israël, il est clair que son programme politique restera islamiste (cad ayant pour objectif final l'instauration d’un Etat islamique fondé sur la Charia, mais il existe en réalité de nombreuses déclinaisons (et degrés) politiques possible de ce programme général qui reste assez vague), dans le sillage de la vaste et puissante mouvance internationale des Frères musulmans (ikhwan al muslimin) auquel le Hamas appartient… [voir plus de détail sur cette mouvance idéologique, née en Egypte au début du XXe siècle, ainsi que sur les différents "islamismes", dans le Lexique terminologique Islam et politique]

Les Frères musulmans sont très présents et en pleine croissance en Egypte (not. aux dernières élections), en Jordanie, en Syrie, en Arabie saoudite, pays dans lesquels ils sont contenus au besoin par la répression par les régimes en place… C’est donc la première fois qu’ils arrivent au pouvoir politique national, inaugurant peut-être un « printemps islamiste » dans la région… Le Hamas lui-même est doté d’antennes en Syrie et en Jordanie (pays dans lesquels résidait jusqu’à maintenant le chef de son bureau politique, Khaled Mecha’al)…

Si ce scénario se réalise, le risque de bouleversement géopolitique est double :

¤ D’abord, à l’égard des régimes arabes précités, qui risquent une perte de légitimité, un renversement, à terme, par le soutien qu’un éventuel Etat islamique palestinien apporterait à ses « frères musulmans» voisins… surtout si l’Iran chiite - qui mène une stratégie concrète et symbolique visant à le faire apparaître comme le leader du monde musulman anti-sioniste et anti-états-unien, lui apporte son concours…

¤ Ensuite, si ce scénario « islamiste » régional se réalise, envers Israël et les USA, qui ne pourront que perdre dans la région de précieux alliés, Egypte et Jordanie en tête, ainsi que l’Arabie saoudite, dont le lâchage semble d’ailleurs programmé du côté des think tanks tant néo qu’ultra-conservateurs d’Outre Atlantique, et même par l’administration fédérale puisque le président Bush a décidé de réduire de 75 % les importations de pétrole provenant du Moyen-Orient, et par csq n’aura plus d’intérêt à rester l’allié du régime saoudien. Resteraient l’Afghanistan et l’Irak, mais pour combien de temps, face à une telle pression islamiste régionale, et du fait même du nationalisme inhérent au peuple irakien et de la ferveur chiite de la majorité de sa population, qui risque de déboucher sur un régime islamiste.

De son côté, la Russie, qui mène depuis plusieurs années une politique de rapprochement avec les islamistes modérés et même avec l’Iran, risque de profiter d’un tel bouleversement, et plus précisément du retrait états-unien, pour s’imposer comme la puissance dominante dans la région.

Reste à déterminer si cette recomposition géopolitique et idéologique du Moyen-Orient serait négative ou positive pour les peuples concernés et à l’égard de la paix mondiale, mais cela serait l’objet d’une autre réflexion, d’une autre conférence …

J.F.N.

Accéder à la Fiche de suivi de la Conférence et à la Fiche sur la victoire du Hamas de janvier 2006

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Accéder à la Chronique de janvier et février 2006

 

 

Communications connexes :

¤ « Islam et politique : du Coran aux Talibans » (Voir le dossier sur ce thème)
(conférence publique du CAGI, UFR SJE, 9 novembre 2001)

¤ « Islam et politique » (Salon du Livre de Pointe-à-Pitre, 27 avril 2002)

¤ « Islam et politique mondiale » (Rotary-Club de Pointe-à-Pitre/Jarry, 31 mai 2002)

¤ « Islam et politique : la question du Califat »
(Séminaire CAGI et DEA de Relations internationales et Politique comparée, UFR SJE, 15 novembre 2002)

¤ « Les grands courants politiques dans l'Islam contemporain »
(Centre des Arts et de la Culture de Pointe-à-Pitre, 14 mars 2003, à l’invitation de l’AGGH)

[Voir le dossier Islam et politique]

¤ « Le conflit israélo-palestinien » (conférence avec Fred Réno, Abymes, 27 septembre 2002, à l'invitation de l'Association Archipel Guadeloupe Géo Histoire - AGGH) (Accéder au Plan détaillé)

¤ « A qui profite le ‘Choc des civilisations’ ?»
(Séminaire CAGI et DEA de Relations internationales et Politique comparée, UFR SJE, 14 novembre 2003)

¤ « Bush 2 et l'après-Arafat : perspectives pour le Proche-Orient » (conférence publique du CAGI, UFR SJE, 19 novembre 2004)