Le fiasco des politiques de puissance militaire sur les peuples : l'exemple irakien et palestinien
La situation actuelle en Irak et dans les territoires palestiniens offre une nouvelle occasion de confirmer ce que l'histoire des civilisations nous a souvent montré : l'inefficacité, au moins à long terme, des politiques de domination de peuples étrangers par la seule force militaire. A moins de "génocider" le peuple en question (tels les Arméniens), il est quasiment impossible, en effet, d'asseoir une domination stable et durable de cette manière, du moins aujourd'hui, dans un contexte médiatique et d'opinion publique relativement libre et mondialisé. C'est en tout cas ce que montre l'actualité récente dans les deux zones considérées, et la similitude des stratégies adoptées par G.W. Bush et A. Sharon, aussi inefficaces sur le plan local ou régional qu'elles sont dangereuses sur le plan mondial.
Comme le dit Samuel Huntington pour l'Irak, les Etats-Unis s'engageaient dans deux guerres en "y allant". La première, la guerre militaire contre le régime et l'armée de Saddam Hussein, serait en effet, assurément gagnée en quelques semaines. La seconde, préconisait le spécialiste américain avant l'intervention américaine, serait "impossible à gagner", car ce serait une guerre contre le peuple irakien (cf. l'entretien avec l'auteur dans Le Point du 22 avril 2004). Le pronostic se réalise jour après jour, un an après la proclamation de la fin des combats par G.W. Bush sur le porte-avion Abraham Lincoln.
Le fiasco tactique et stratégique est total de la part de l'administration fédérale des Etats-Unis : non seulement elle a offert au réseau Al Qaïda un nouveau champ de bataille quotidien, bien plus médiatisé que l'Afghanistan aujourd'hui, mais elle a aussi réussi le tour de force de faire s'allier des mouvements aussi différents que les Feddayins de Saddam Hussein et les sunnites fondamentalistes du centre du pays (triangle sunnite, avec spécialement Falloujah ces dernières semaines), ainsi que la tendance chiite radicale et populaire de Moqtada Sadr, tout en renforçant l'unité des factions chiites au passage, par une sorte d'"union sacrée" de type nationaliste malencontreusement provoquée (voir en ce sens l'excellent reportage de Sara Daniel, "Irak : la guerre des villes saintes", dans Le nouvel Observateur du 22-28 avril 2004, p.54 et s.).
Plus encore : avec la politique de "débaasification" menée tambour battant par Paul Bremer au nom de la "démocratisation" du pays, les Etats-Unis - qui viennent à peine de comprendre leur erreur stratégique et tentent de la réparer, oubliant que de nombreux membres du Baas n'étaient pas des fanatiques de Saddam Hussein, se sont privés d'un soutien politique de taille, celui d'une frange cultivée, modernisée et surtout laïcisée de la population irakienne. L'ayant exclu de la scène politique, ils se sont retrouvés face à la seule autre entité structurée à part le parti Baas : les religieux sunnites et chiites, représentants traditionnels et naturels de la population, pourtant très affaiblis par le régime bassiste, et qui depuis un an ont retrouvé un prestige et un audience politique considérable, d'où leurs exigences pour l'instauration de la charia islamique, ce qui a provoqué une crise politique avec Paul Bremer au moment de la mise au point de la loi fondamentale transitoire. Car, évidemment, la "démocratie" que souhaitait importer les Etat-Unis en Irak était tout sauf un régime de type république islamique à l'iranienne ! Et puisqu'entre-temps les chiites laïques, qu'ils ont positionnés au sein du Conseil de gouvernement transitoire, au premier rang desquels Ahmad Chalabi, déjà soupçonnés par la population de "collaboration" pour être revenu "dans les fourgons de l'Occupant", ont été discrétités par les prêches des imams fondamentalistes sunnites et chiites, c'est pourtant ce type de régime, à moins que la "rebaasification" tout récemment enclenchée par la Coalition ne réussise à contrebalancer ce processus in extremis, que les Américains risquent de voir sortir des urnes lors des prochaines élections "démocratiques" (voir sur celles-ci le dossier Avenir politique de l'Irak)
En Palestine, alors que l'armée israëlienne dispose d'une supériorité militaire écrasante sur le terrain, qu'elle parvient à éliminer les dirigeants du Hamas les uns après les autres, elle est en train de perdre la guerre contre le peuple palestinien, qui serre les rangs derrière Yasser Arafat et les mouvements radicaux, et rend la situation des "pacifistes" de plus en plus intenables, ainsi que l'a récemment reconnu Yasser Abed Raboo, l'un des promoteurs des Accords de Genève, après le soutien apporté par G.W. Bush au plan Sharon de "retrait unilatétral" à Washington le 14 avril dernier (voir dans la Chronique du Conflit à cette date ainsi que dans la Fiche de suivi du dossier Plan Sharon).
Là aussi, le gouvernement Sharon a réussi un tour de force politique, sous-estimant encore une fois l'irréductibilité du sentiment national : l'alliance en pratique, sur le terrain, des différentes mouvements dits "terroristes", et particulièrement des mouvements pourtant aussi divergents sur le plan politique et idéologique que les brigades des martyrs d'Al Aqsa, historiquement liées au Fatah laïque (en lire plus), et le Hamas, mouvement religieux fondamentaliste ! Dernière preuve en date : l'attaque contre des Israéliens circulant en voiture près de Hébron le 25 avril, revendiquée par une cellule des Brigades qui s'est baptisée du nom d'Abdelaziz Al Rantissi, sucesseur du shaykh Yassine à la tête du Hamas tué le 17 avril dernier (voir dans la Fiche de suivi du Hamas à cette date).
Ainsi, comme en Irak, c'est face à un avenir politique de plus en plus dominé par les courants religieux fondamentalistes que les Etats-Unis et Israël vont faire face, ce qui ne va pas favoriser les perspectives de paix, en raison de l'idéologie islamiste extrémiste présentant comme irréductible (et comme une obligation religieuse) l'affrontement contre les "ennemis" sionistes et/ou américains...
Sur le plan international et mondial, le fiasco est encore plus net. D'un côté, le "jusqu'au-boutisme" de G.W. Bush sur la question irakienne, d'A. Sharon face à la question palestinenne, et le soutien quasi-inconditionnel du premier à la politique du second, notamment au sein de l'ONU, renforcent le discrédit mondial des Américains, leur image impérialiste, partiale et injuste, et ont porté, à en croire Hosni Moubarak, à un point jamais égalé la haine du monde arabe à leur égard (voir le Bloc-notes Géopolitique, au 19 avril 2004)... D'un autre côté, c'est l'ONU elle-même qui pâtit fortement de cette stratégie américaine, en tombant également en discrédit au yeux d'une bonne partie de l'opinion mondiale, et spécialement dans les zones musulmanes.
Il ne reste plus que l'Union européenne, affaiblie par la crise irakienne, comme alternative à l'unipolarité, ou l'unilatéralité si l'on préfère, du moins si elle parvient enfin à construire une politique internationale commune basée sur le principe - inverse - de la multipolarité. Ou à tout le moins, si elle parvient à contrebalancer dans le reste du monde, et surtout, encore une fois, auprès des opinions publiques des pays musulmans, l'image d'un Occident arrogant et dominateur uni derrière son intérêt bien compris malgré des dissensions de façade.
Jean-François Niort, le 25 avril 2004
Pour plus de détails, accédez au site www.ouvertsurlemonde.fr.fm
Compléments :
* Le 29 avril, le secrétaire général de l'Onu Kofi Annan a mis en cause la stratégie militaire américaine en Irak, estimant que les raids américains contre les insurgés aggravaient la situation. "Les actions militaires violentes lancées par une puissance occupante contre les habitants d'un pays occupé ne font qu'empirer les choses", a-t-il dit à New York. "Plus l'occupation donne l'impression de prendre des mesures qui font mal à la population, plus les rangs de la résistance s'étoffent", a-t-il ajouté. Côté palestinien, des dizaines de milliers de Palestiniens ont manifesté à Gaza en soutien à Y. Arafat contre les récentes menaces d'A. Sharon à son égard (voir sur ce point la Chronique de la dernière semaine d'avril).
* En cette fin de mai 2004, on constate une progression des actes de barbarie commis autour de la "guerre contre le terrorisme" au Proche et au Moyen-Orient dans le cadre d'une spirale de violence dont les analystes redoutent l'aggravation (lire)
* 16 juin 2004 : d'anciens diplomates et militaires de haut rang américains ont tiré la sonnette d'alarme, publiant une lettre ouverte pour réclamer un changement politique au président Bush, inquiets, dégoûtés ou attristés par la diplomatie "désastreuse" de l'administration fédérale dans le monde (en lire plus).
***************************** 2006**********************************
V. davantage sur la page "Conflit israélo-palestinien" et les chroniques (2006) Irak, Bush II, Choc des civilisations...
Sur la guerre au Liban, v. la Chronique juillet du Conflit israélo-palestinien et Lire un article de Ze'ev Sternhell sur l'inanité et l'inefficacité à terme et même la stupidité de cette "politique de puissance" israélo-états-unienne au Liban...
***********************
Compléments bibliographiques :
* Lire une chronique de Daniel Vernet sur le fiasco occidental (et spécialement états-unien) en Afghanistan et en Irak dans Le Monde du 21 juin 2006