Résultats des élections législatives du 25 janvier 2006 en Palestine :
La victoire du Hamas
(Fiche spéciale janvier 2006)
(Par J.-F. Niort, chercheur au CAGI, avec réactions et commentaires à partir de l'AFP et de l'émission "C dans l'air" [sur France 5 et ici sur Tempo] du jeudi 26 janvier, avec not. Jean-Paul Chagnollaud, Alain Dieckhoff, et Elias Sanbar )
I. Une victoire inattendue (au moins dans son ampleur), qu'aucun sondage n'avait prévu, pas plus que les gouvernements états-unien, européens et israélien (à part quelques experts, comme Matti Steinberg, expert sur la question de Palestine auprès des services de renseignements israéliens, mais qui n'a pas été écouté... L'intégrité financière et l'efficacité sociale du Hamas, au moins dans la bande de Gaza, face à l'incurie et la corruption de l'AP - voir la Fiche Crise de l'Autorité palestinienne, était pourtant de nature à faire prévoir un tel succès (voir en ce sens la fin de la Fiche thématique Hamas que j'avais réalisé en juillet 2003, et plus bas, à propos de la situation socio-économique catastrophique des Territoires palestiniens), surtout après la victoire du mouvement l'année dernière aux élections municipales (voir la Fiche de suivi 2005, en janvier, mai et décembre)
Résultats : (74 ou) 76 sièges (sur 132) pour le Hamas et sa liste "Changement et Réforme", avec 49,8% des voix ; (43 ou ) 45 pour le Fatah, annoncé vainqueur (certes de peu) et finalement grand perdant, avec seulement 19 % des voix...
Les autres sièges sont allés à des partis de moindre importance ou à des indépendants. Le taux de participation au scrutin s'est établi à 77%, très bon taux, conférant une grande légitimité populaire et "démocratique" aux vainqueurs.
Cette victoire retentissante a porté un coup terrible au Fatah, dont plusieurs de ses cadres, comme Jibril Rajoub, Qaddoura Farès ou Hatem Abdelkader ont été battus dans leurs circonscriptions.
La foule pro-Hamas est massivement descendue dans la rue fêter cette victoire, et à Ramallah, le drapeau de l'AP a été remplacé par celui du Hamas sur le fronton du siège du Conseil législatif.
II. Conséquences immédiates :
- Le Premier ministre Ahmed Qorei présente sa démission, et demande au président de l'AP de former un gouvernement tenant compte de la large victoire électorale du Hamas (ce qui constitue une attitude très "démocratique").
- Mahmoud Abbas se déclare en effet favorable à la constitution d'un nouveau cabinet dirigé par une personnalité du Hamas, mais entend rester à son poste, et affirme qu'il tient à appliquer le programme sur la base duquel il a été élu (Feuille de route), qui adopte la négociation comme moyen pour un règlement pacifique du conflit avec Israël. Le 31 janvier, il exige du Hamas le renoncement à la violence et la reconnaissance d'Israël pour qu'il puisse former un gouvernement.
- Le Fatah rejette, not. par la voix de Saeb Erakat, (pour l'instant) l'idée d'un gouvernement d'Union nationale formé avec le Hamas, qui au contraire a proposé une sorte de gouvernement d'union nationale (de "coalition"). Le 27, la tension était vive dans la bande de Gaza où plusieurs milliers de partisans du Fatah ont manifesté pour demander la démission de la direction politique du parti et rejeter toute participation à un gouvernement dirigé par les islamistes du Hamas. Au total, les affrontements armés ont fait neuf blessés, dont cinq membres des forces de sécurité palestiniennes, à Khan Younès et ses alentours.
- L'Autorité
palestinienne est au bord de la faillite ! l'AP a un déficit mensuel
de 57 millions de $, et compte tenu des ajustements nécessaires dus à
la hausse des salaires, ce déficit devrait atteindre 900 millions de
$ (voire un milliard) pour l'année 2006. Les recettes couvrent à
peine le montant des salaires des fonctionnaires de l¹AP, et rien ne reste
pour le
développement ou les infrastructures. (Par ailleurs le taux de chômage
est de 24%, mais pour les 20-24 ans, il atteint les 44%, ce qui correspond au
pourcentage de la population qui se trouve sous le seuil de pauvreté.
Ces données, dans leur sécheresse, sont devenues l'une des raisons
qui expliquent la montée du Hamas). Cette situation financière
aura des conséquences tant pour le Fatah que pour le Hamas, not. vis-à-vis
de leur marge de manoeuvre politique, spécialement au regard de l'indispensable
aide internationale... (cf. infra et III)
- Ehoud Olmert déclare que son gouvernement ne pourra négocier (pour l'instant) avec un gouvernement palestinien dont le Hamas ferait partie, entant qu'organisation "terroriste" et projetant la "destruction" d'Israël. Le Cabinet israélien pourrait en ce sens geler le transfert à l'Autorité palestinienne des 40 à 50 millions de dollars, montant des taxes douanières prélevées chaque mois sur les marchandises importées en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Shimon Peres, Amir Peretz et Benjamin Ben Eleizer, du parti travailliste, abondent dans le même sens, alors que Yossi Beilin, président du Meretz (gauche) a déclaré que les résultats des élections donnaient encore une chance de conclure un accord avec les Palestiniens modérés. Il a appelé Olmert à entamer immédiatement des pourparlers avec le président Mahmoud Abbas. Pour Beilin, Israël est responsable du renforcement du Hamas : "Israël a joué un grand rôle dans l¹affaiblissement de l¹Autorité palestinienne et dans le renforcement du Hamas. Le retrait unilatéral de la bande de Gaza, sans accord avec Abbas, a grandement renforcé le Hamas".
- La dimension "islamiste" et "terroriste" du mouvement (même s'il a cessé les attentats depuis quelque temps, en application de la "trêve" conclue avec le Mahmoud Abbas en février 2005) fait peur sur la scène internationale, comme en témoigne la "Une" du Figaro qui titre : "Hamas : le monde s'alarme".
- G.W. Bush, Tony Blair, Kofi Annan et D. de Villepin, s'accordent à affirmer, en substance, que si le Hamas veut devenir un partenaire du processus de paix respecté par la Communauté internationale, il devra "déposer les armes" et renoncer à la "destruction" de l'Etat d'Israël. La Russie appelle également le Hamas à un "règlement pacifique". L'Union européenne, principal donateur de l'Autorité palestinienne, a pour sa part indiqué qu'elle jugerait le Hamas selon sa contribution au processus de paix après son entrée au Parlement. Les 25 se sont dits toutefois prêts à continuer en principe leur soutien au développement économique palestinien (qui se mont à environ 500 millions d'euros). Par contre, évidemment, les Etats-Unis se sont montrés plus négatifs, de même que le gouvernement israélien...
- Ismaïl Haniyeh, tête de liste du Hamas, déclare qu'au-delà de l'entrée du Hamas au gouvernement, le problème principal c'est "l'occupation sioniste et la poursuite des agressions contre notre peuple", en précisant que son mouvement poursuivrait sa "résistance" contre Israël. Mais aussi que les Etats-Unis et Israël devront bien se résoudre à négocier avec un parti qui est porté au Pouvoir par un soutien populaire majoritaire - et donc démocratique. Le Hamas joue la fermeté et la diplomatie : il s'est cabré, le 30 janvier, face aux exigences internationales (cf. supra) ; mais a embauché avant les élections un consultant en communication politique spécialement chargé de "lisser" l'image du mouvement sur la scène internationale, et de fait n'a pas mis en avant l'objectif "anti-sioniste" durant la campagne électorale... (voir aussi dans la Chronique de janvier 2006). Voir aussi sur le site du Réseau Voltaire, une interview de Mohsir Al Masri, porte-parole du Hamas, ainsi que d'autres articles intéressants (accédez).
- Dans le monde arabe, seuls deux Etats (la Jordanie, où plus de la moitié de la population est d'origine palestinienne, et l'Algérie) ont réagi le lendemain aux résultats du scrutin : le président Bouteflika a déclaré que la victoire du Hamas constitue "un pas important franchi par le peuple palestinien" sur la voie du recouvrement de "ses droits légitimes", alors que le ministre algérien des Affaires étrangères, Mohamed Bedjaoui, appelait le monde occidental à juger sur pièce le Hamas, invitant le mouvement radical à passer au plus vite à la négociation. Le roi Abdallah II de Jordanie a quant à lui appelé Israël et les Palestiniens à "reprendre rapidement les négociations de paix". "Quels que soient les résultats des élections", l'établissement de deux Etats restera "la seule solution pour instaurer la stabilité et mettre un terme à la violence et à l'extrémisme", a déclaré le souverain hachémite. Les Frères musulmans jordaniens ont salué "cette grande victoire" du Hamas et appelé les Etats à "respecter le choix du peuple palestinien". Fauzan Al Anshori, porte-parole du Conseil des moudjahidines indonésiens (MMI), principal groupe islamiste radical indonésien, a qualifié la victoire du Hamas de "phénoménale". L'Occident doit respecter le choix du peuple palestinien, a déclaré pour sa part la plus importante organisation islamiste marocaine, Al Adl Wal Ihsane (Justice et bienfaisance), alors que l'Iran a félicité le Hamas, saluant le choix des Palestiniens pour "la poursuite de la résistance" à l'occupation israélienne, de même que les Frères musulmans d'Egypte, qui ont salué la victoire de "la voie de l'islam", ont félicité le Hamas pour sa "victoire éclatante" et "pour s'être montré à la hauteur de ses responsabilités".
Le 27, Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, s'exprimant dans le cadre d'une conférence sur les élections palestiniennes en marge du Forum économique mondial de Davos, a affirmé que le Hamas devra accepter l'initiative de Beyrouth, qui appelle à une reconnaissance pleine et entière d'Israël, ajoutant que le processus diplomatique au Moyen-Orient devait suivre les principes de Beyrouth, qui comprennent un retrait total d'Israël des territoires, en conformité avec les résolutions 242 et 338 des Nations Unies. Cette initiative, approuvée par la Ligue arabe en 2002, avait été rejetée par Ariel Sharon, alors (déjà) Premier ministre.[Sur la déclaration de Beyrouth, ainsi que sur l'"initiative saoudienne" dont elle est l'émanation, voir par exemple sur le site de la Paix maintenant]
Lire un article sur l'opportunité de continuer le financement de l'AP et un bilan de la situation au 1er février
III. Conséquences prévisibles :
- Il y aura probablement des négociations Fatah-Hamas et un gouvernement d'union nationale en sortira probablement - (ne serait-ce que parce que les "barons" du Fatah ne vont pas accepter de tout perdre, et qu'ils ne vont pas hésiter à faire monter la pression dans la rue avec leurs nombreux miliciens armés...) - ce qui ne serait pas mauvais pour les perspectives de règlement définitif du Conflit d'ailleurs (un gouvernement d'Union nationale est toujours plus "légitime" et plus "crédible" pour négocier un règlement général de conflit et surtout pour le faire accepter par le peuple). Le 27, Ismaïl Haniyeh a d'ailleurs annoncé qu'il rencontrerait Mahmoud Abbas dans les prochains jours pour discuter d'un "partenariat politique", et a précisé que si son mouvement a bien sûr des divergences politiques avec le président "sur les moyens de recouvrer nos droits" vis-à-vis d'Israël, cela ne veut pas dire que le Hamas sera en conflit avec la présidence de l'Autorité palestinienne"... Khaled Mechaal, chef politique du Hamas, a envisagé la création d'une armée nationale fusionnant les milices armées du mouvement et celles du Fatah... Bref, même s'il n'y est sans doute pas tout a fait préparé, le Hamas tend à devenir de plus en plus pragmatique, de plus en plus "institutionnel" et "politique", poursuivant l'évolution entamée depuis plus d'un an (manifestée principalement à travers la trêve [Hudna] d'une part et la victoire aux élections municipales en 2005 d'autre part - voir sur Fiche de suivi concernée, surtout février-mars pour la trêve et janvier-mai puis décembre pour les élections), et à ne pas occuper seul le gouvernement... (Lire des analyses en ce sens).
- De plus, sur le plan juridique, le dossier politique et les négociations avec Israël font partie des prérogatives du président de l'Autorité palestinienne, qui est aussi le chef de l'OLP qui a signé les accords avec Israël, a déclaré à l'AFP le vice-président du CLP sortant, Hassan Khreisheh. "Le Premier ministre est responsable de tout ce qui est politique interne alors que la politique étrangère est de la compétence du président", a renchéri le député sortant Azmi Choueïbi.
- Ainsi qu'on l'a déjà dit (voir dans le résumé-commentaire de l'émission LCI du 24 janvier), il y aura sans doute des négociations (même de la part du gouvernement israélien, dont l'option est de moins en moins idéologique et de plus en plus pragmatique) avec le Hamas, qui d'ailleurs a changé sa stratégie depuis au moins un an et évolue rapidement vers un mouvement politique "classique"...(voir Fiche de suivi concernée et Chronique janvier 2006). L'ancien président des Etats-Unis Jimmy Carter, venu surveiller les élections, a fait une déclaration en ce sens le 25 janvier... L'intérêt pour l'Etat juif de maintenir des relations avec l'AP n'est pas seulement politique, mais économique : le gouverneur de la Banque d'Israël, Stanley Fischer, a en ce sens estimé (le 29 janvier), faisant référence à l'éventuel gel des taxes douanières par le gouvernement (cf. supra, II), qu'il est de "l'intérêt d'Israël d'éviter un effondrement de l'économie palestinienne".
- Il faut compter également avec le fait que le "noyau dur" de l'électorat du Hamas n'est composé que de 20% de l'électorat palestinien (surtout dans la Bande de Gaza), les autres ayant voté davantage contre la corruption et l'impasse politique que pour le programme anti-sioniste du mouvement de Shaykh Yassine, et que 80% de Palestiniens se déclarent au contraire favorable à une solution politique négociée à deux Etats [voir dans la rubique Opinions et dans la Chronique janvier 2006], ce qui constituera une pression populaire sur le Hamas, surtout si Mahmoud Abbas sait s'en servir et si les Etats et la Ligue arabes jouent le jeu... (voir supra). D'après un sondage réalisé le 30 janvier par le Near East Consulting Institute de Ramallah, près des trois quarts des Palestiniens souhaitent en effet que le Hamas abandonne son appel à la destruction d'Israël (et 77% des électeurs du mouvement sont favorables à des négociations de paix - voir sur la Fiche Camp de la paix 2006)
- De plus, et quoi qu'il en soit, on voit mal le Hamas, même parvenu au Pouvoir, avoir les moyens militaire de détruire effectivement l'Etat juif (qui possède non seulement l'armée conventionnelle la plus puissante du Moyen-Orient, mais aussi la force de frappe nucléaire militaire)... Ce leitmotiv, que le Hamas a d'ailleurs mis en sourdine ces derniers temps, ressort bien plus de l'ordre de l'incantation politique que de celui de la réalisation positive....
- Par suite il est fort peu probable (c'est aussi l'avis d'Elias Sanbar et de J.-P. Chagnollaud) que le Hamas reprenne une politique "terroriste" (il n'y a pas d'intérêt au moins pour le moment). Mahmoud Zahar, leader du Hamas à Gaza, déclare en ce sens qu'il est prêt à envisager un accord "économique" avec le gouvernement israélien... Le 29 janvier, le ministre israélien de la Défense, Shaoul Mofaz, a jugé pour sa part que le Hamas avait eu, juqu'à présent, une "attitude responsable" après sa victoire électorale et qu'il s'efforcerait d'éviter que des attentats contre Israël ne soient perpétrés (tout en menaçant le mouvement de reprendre envers lui la politique de représailles et not. d'assassinat ciblés si jamais le Hamas retombait dans la violence).
- Par contre, les mouvements islamistes plus radicaux comme le Jihad islamique (organisation ayant revendiqué les derniers attentats-suicides) risquent de trouver un intérêt politique à poursuivre leur ligne dure... (avant tout, en premier lieu : ne pas se faire oublier des autres mouvements, surtout ceux de l'establishment, dont le Hamas fait dorénavant partie, au moins potentiellement). De même pour certains groupuscules liés aux Brigades des martyrs d'Al Aqsa ou aux Comités populaires de résistance, surtout si leurs membres ne trouvent pas à se "recycler dans le civil"...
- Mais même si le Hamas ne reprend pas de politique violente, il est clair qu'il mettra en application son programme islamiste, ainsi qu'il a commencé à le faire dans les municipalités qu'il a conquis en 2005 (voir Fiche concernée, janvier, mai et décembre), comme en témoigne sa mobilisation contre les caricatures du Prophète Mohammed parues dans un magazine danois (puis norvégien) (en lire plus). Le but du Hamas reste l'instauration d'un Etat islamique, à l'instar du programme historique des Frères musulmans, Interrogé sur LCI le 27 janvier, un député du mouvement a néanmoins subordonné sa création à deux préalables : la création d'un véritable Etat en Palestine (ce qui prendra du temps) ; un référendum national palestinien en ce sens.
- En attendant, le renforcement des liens entre le Hamas et les autres Frères musulmans égyptiens (en pleine poussée électorale également dans leur pays), syriens et jordaniens (très populaires également), risque d'inquiéter les Etats arabes concernés... et le gouvernement d'Israël ! Surtout si l'Iran et le Hezbollah libanais s'en mêlent ! (En lire plus sur le dernier point, à propos de la récente visite du président iranien en Syrie et au Liban).
Côté israélien justement :
- La construction de la "Barrière de sécurité" ou "Mur" risque de s'accélérer, surtout si le gouvernement Olmert et Kadima optent pour la poursuite de la stratégie "sharonienne" du désengagement unilatéral sélectif (voir dans le résumé-commentaire précité)
- Le Likoud, en perte de vitesse depuis le départ d'A. Sharon et la création de Kadima (voir Chroniques décembre 2005 et janvier 2006), risque de choisir surfer sur la peur du Hamas dans l'opinion publique israélienne pour tenter de reganer des voix d'ici les élections de mars (de même que les partis d'extrême-droite et le lobby colonial..). Une déclaration de son leader, B. Netanyahou, aujourd'hui, va déjà dans ce sens, expliquant en substance que le retrait unilatéral de Gaza et la "faiblesse" de Sharon ? avec le Hamas est la cause directe du succès électoral de ce dernier)