A qui profite le "Choc des civilisations" ?
par Jean-François Niort, chercheur au Centre d'analyse géopolitique et internationale (CAGI) de l'UAG
Texte et compléments (avec liens électroniques et bibliographie) de la conférence du 14 novembre 2003
donnée dans le cadre des séminaires du CAGI à l'UFR SJE sur le campus de Fouillole
(Voir aussi le Dossier "Bush II" - à partir de novembre 2004)
Et la Fiche de suivi 2006
Introduction :
1) Les (principaux) auteurs de la théorie du "choc des civilisations" :
* Samuel P. Huntington : ce professeur (émérite aujourd'hui, il a 77 ans) de science politique à Harvard, spécialisé en Relations internationales, est un ancien membre du Conseil national de sécurité des Etats-Unis. Il a présenté sa théorie dans des articles publiés dans la revue Foreing Affairs en 1993 et 1996 repris dans un ouvrage au même titre : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (1996)(tr. fr. éd. Odile Jacob, 1997)(en lire davantage sur le personnage) : pour résumer sa thèse en quelques mots et dans l'optique de notre thème, on pourrait dire que l'auteur estime qu'il existe dans notre monde contemporain une grave division culturelle, au niveau des valeurs politiques, entre une aire qu'il appelle "la chrétienté occidentale" et une autre aire (sans compter la civilisation asiatique), qui regroupe "la chrétienté orthodoxe et l'islam". Cette dernière aire culturelle n'a pas connu ni reçu les valeurs politiques fondamentales de la démocratie représentative occidentale (laïcisation du politique, Etat de droit, pluralisme social, institutions parlementaires, individualisme juridique et politique, libéralisme économique), et tend à les refuser, les percevant comme un apport étranger néfaste, comme l'expression de l'occidentalocentrisme impérialiste, émanation d'un Occident par ailleurs effectivement "arrogant et dominateur", comme le reconnaît l'auteur. Cette division culturelle est dorénavant (c'est-à-dire après l'époque du "choc des idéologies", terminée par la chute du modèle communiste), aux yeux du politologue américain, la plus grosse source de conflits dans le monde, spécialement entre les pays musulmans et les Etats-Unis. Sans être aucunement un "va-t'en-guerre" (il était par exemple hostile à l'intervention militaire en Irak, à la différence des néo-conservateurs, qu'on évoquera plus bas), il souhaite par conséquent une solidarité politique et géopolitique entre les différents pays du camp occidental, et que le "bloc islamique" se stabilise autour d'un pays dominant (il voit volontiers la Turquie jouer ce rôle), de même que le "bloc asiatique" est ou sera dominé à terme par la Chine.
* Bernard Lewis : éminent orientaliste et islamologue de réputation mondiale, universitaire d'origine britannique installé aux Etats-Unis depuis 1974 (professeur honoraire à l'université de Princeton), et très impliqué politiquement aux côtés des néo-conservateurs états-uniens. Avant même la publication du Clash of Civilizations de Huntington, dans un article publié en 1990 par Atlantic Monthly, intitulé " The Roots of Muslim Rage ", cet ancien responsable des services de renseignement britanniques envisageait une poussée de l'islamisme radical, provoquant à terme un " clash des civilisations ", c'est-à-dire un affrontement entre les USA et le monde arabo-musulman. Il pronostiquait alors la victoire américaine, la " libanisation " des États du Proche-Orient et le renforcement d'Israël. Voir plus globalement son analyse dans Que s'est-il passé? L'Islam, l'Occident et la modernité (tr. fr., éd. Gallimard, 2002), où l'auteur développe la thèse selon laquelle après avoir dominé le monde et connu "mille ans de gloire" du VIIIe siècle au XVIIIe siècle, la clôture du monde musulman sur lui-même constitue la cause de son déclin, un déclin dans tous les domaines (économique, politique, social, scientifique). Sans évoquer l'impact négatif de la colonisation et de l'impérialisme pétrolier, l'auteur affirme que le monde musulman porte seul la responsabilité de ce déclin, et qu'il lui appartient seul d'en sortir (en intégrant totalement les valeurs occidentales). Le thème du "choc des civilisations" est même déjà présent chez Bernard Lewis dès 1957, dans son ouvrage Islam (tr. fr. éd. Gallimard, Quarto, 2005, spéc. p.55).
* Voir une sévère critique de ces positions par l'universitaire américain d'origine palestinienne Edward W. Saïd, professeur à l'Université Columbia de New York, not. en juillet 2002 dans un article de la revue Harper's intitulé "Impossible histories : why the many islams cannot be simplified", où l'auteur, après avoir rappelé, en effet, le caractère multiple et varié des différents visages de l'"islam", évoque le "désastre intellectuel et moral" d'un "pseudo-expert" qui demeure "loin de toute expérience directe de l'islam", et plus généralement dans son célèbre ouvrage Orientalism (1978, tr. fr. 1980), qui dénonce la "construction" historique de l'"Orient" par les occidentaux. Voir d'autre part du même auteur, sur la question palestienne, Entre Guerre et paix (tr. fr., Arléa, 1997). (Lire un entretien avec cet auteur (il est décédé récemment, fin septembre) à propos de son oeuvre et de son engagement sur le site oumma.com et voir son site personnel : http://www.edwardsaid.org, sur lequel on trouve un lien avec un autre site offrant une vidéo d'une conférence donnée par l'auteur à l'université du Massachussets en 1998 intitulée " The Myth of 'The Clash of Civilizations' ". (voir aussi infra, la Bibliographie)
Voir aussi tout récemment l'article d'Alain Gresh,
"Bernard Lewis et le gène de l'islam", dans Le Monde diplomatique
d'août 2005 (dernière page). Celui d'Eric
Conan dans L'Express du 23 mai 2005 ("Lewis, pilier de
l'Islam"), est en revanche décevant, lénifiant et passant
sous silence l'engagement politique de Bernard Lewis auprès des néo-conservateurs
américains.
* Adde : A lire absolument, de l'écrivain français d'origine libanaise Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes (disponible en format poche), qui montre très bien comment les mondes chrétiens et musulmans n'étaient pas, dès cette époque, si homogènes et solidaires qu'on le croit...
2) Les différents types de réactions à cette théorie
* Rejet : on y souligne l'oubli de l'impact de la colonisation occidentale sur monde arabo-musulman et de la politique de soutien à la fois des dictatures autoritaires et des courants islamistes depuis années 1950 pour contrer le développement du nationalisme marxiste ou même simplement démocratique et libéral dans ces pays (ex. : Egypte avec soutien de la CIA aux Frères musulmans pour contrer le nasserisme, qui lui-même réprimait les démocrates modernistes) (Georges Corm ; Edward Saïd ; Emmanuel Sivan), ainsi que la diversité et les divisions "nationales" et culturelles propres au monde musulman, qui ne cadre pas avec la vision de Samuel Huntington fondée sur l'existence de civilisations homogènes et agissant en fonction de cette identité consciente et volontaire. Sans même parler de l'opposition des Turcs et du monde arabe depuis le début du XXe siècle (la Turquie est membre de l'OTAN et alliée militairement avec Israël), "Tunisiens, Egyptiens ou Syriens n'éprouvent pas, dans leur immense majorité, le sentiment de vivre au sein d'entités provisoires dans l'attente du grand soir où Al Qaïda et son émir rétabliront l'umma (communauté sans frontières nationales) de l'âge d'or. Ils se sentent autant tunisiens, égyptiens, ou syriens que musulmans. Non seulement il n'existe pas de solidarité entre les Etats des pays de culture musulmane (spécialement l'Arabie saoudite - cf. infra), mais il n'existe pas davantage de solidarité entre les peuples musulmans au nom de cette foi commune : les habitants du Koweit n'ont pas accueillis à bras ouverts les Irakiens en 1990, et la "guerre des civilisations" attendues par les terroristes n'a eu lieu ni après le 11 septembre ni lors des interventions américaines en Afghanistan puis en Irak..." (Patrice Gueniffey). Et la stratégie récente d'Al Qaïda consistant à se livrer au terrorisme au coeur des pays musulmans (Casablanca en mai 2003 ; Ryad en mai et novembre 2003 ; depuis l'été en Irak) est assurément contre-productive en terme de popularité... et montre encore une fois que les premières et principales victimes du terrorisme islamique sont les musulmans eux-mêmes (cf. massacres perpétrés par le GIA en Algérie)...
* Acceptation partielle :
- soit pour souligner immédiatement la pregnance d'autres clivages, en l'occurrence la culture socio-sexuelle, celles des "moeurs", plus que la culture politique, car si les enquêtes mondiales révèlent, contrairement à ce que prétend Huntington, que "les peuples du monde arabe veulent, dans leur écrasante majorité, la démocratie", les exigences sociales de celle-ci ne sont pas réunies dans ces pays, à cause du conservatisme des moeurs en matière d'égalité hommes-femmes et de libéralisation sexuelle (Etude World Values Survey, menée par l'Université du Michigan en 1995-1996 et 2000-2002 sur plus de 70 pays) (Inglehart et Norris)... Mais alors, pourrait-on objecter, si le conservatisme culturel en matière de moeurs sexuelles serait caractéristique des sociétés musulmanes et constituerait la nouvelle ligne de fracture entre les civilisations (selon les auteurs précités), dans quelle "civilisation" placer la doctrine officielle de l'Eglise catholique, ou encore celle des conservateurs et fondamentalistes chrétiens américains (cf. infra), qui condamne l'avortement, la contraception, et toute libéralisation en matière sexuelle, et prône même parfois la soumission de la femme à l'homme ?
- soit pour constater des signes de tension, certes, mais pour refuser "la fatalité de cette confrontation", pour inviter à lutter pour la disparition de cette tension Islam-Occident, héritée du passé colonial, notamment en cessant précisément les comportements néo-coloniaux (combattre "en nous-mêmes la résurgence d'une arrogance et d'un délire de puissance occidentaliste"), soutenir les musulmans modernistes, la création d'un Etat palestinien viable ("c'est crucial"), et les réformes démocratiques dans les pays musulmans ("sans diktats ni maladresse dominatrice"), aussi vrai qu'en plus de l'arrogance occidentale, c'est également les injustices sévissant au sein des pays arabo-islamiques "qui y font de la haine de l'Occident un exutoire", etc..., un rôle qui pourrait revenir à l'Europe, qui est dotée de "l'intelligence historique" nécessaire (Hubert Védrine) : "il n'y aura pas de communauté internationale tant que nous n'aurons pas écarté le spectre Islam-Occident, tant que nous n'aurons pas su lui ôter toute justification et lui subsistuer un autre avenir de l'humanité, en nous libérant des siècles qui nous pré-déterminent". (cf. dans Le Monde du 28 février 2003)
* Troisième type de réaction à la théorie de Huntington, type sur lequel on va s'arrêter : l'instrumentalisation au service d'une idéologie politique et d'intérêts économiques particuliers, au nom de la sauvegarde (et de l'extension) de la civilisation libérale et de la démocratie ... Une idéologie qui domine dans l'administration fédérale des Etats-Unis et à la Maison Blanche, même si les discours officiels du président Bush tentent de le masquer (car ce discours n'est pas (pas encore ?) "politiquement correct" aux Etats-Unis) en distinguant "les musulmans" et "les terroristes islamistes"...
I. L'instrumentalisation de la théorie : les metteurs en scène et les acteurs du "choc des civilisations"
1) Le courant "néo-conservateur" états-unien, surtout depuis le 11 septembre (qui a mis le vent en poupe à cette théorie), mais dont les principaux acteurs (Paul Wolfowitz, James Woolsey - et même Francis Fukuyama) fourbissent leur arguments et défendent leur programme géopolitique depuis l'ère Bush père, voire l'ère Reagan : Hégémonie états-unienne mondiale, guerre préventive, remodelage du Proche-Orient et extension mondiale (mais néo-coloniale) de la "démocratie" (voir not. le texte de James Woolsey sur la "quatrième guerre mondiale"). Ils financent d'ailleurs la chaire universitaire de "Gouvernement" qu'occupe Samuel Huntington à Harvard, et on peut rappeler au passage que ce dernier développe lui-même des points de vue très conservateurs et élitistes sur la société américaine depuis les années 1950 : dans un ouvrage paru en 1957, The Soldier and the State, il a fait l'apologie d'une vision impériale des USA et plaide pour la soumission de l'ordre démocratique à une garde prétorienne composée de l'élite militaire états-unienne. En 1975, il rédige (pour la Commission trilatérale) un rapport consacré à l'évolution des USA intitulé Crisis of Democracy. Il y préconise une société plus élitiste, où l'accès aux universités serait raréfié et la liberté de la presse contrôlée. Aujourd'hui, Huntington est la coqueluche de l'extrême droite US... et ses thèses sont en honneur depuis les attentats du 11 septembre.
Ce courant est soutenu par des organisations, lobbies et "think tank" puissants ou influents (mais pas forcément tous néo-conservateurs) tels que :
* Le Washington Institute for Near East Policy (Winep) (déjà ancien, fondé en 1985) : les deux principaux promoteurs de la guerre contre l'Irak, Richard Perle et Paul Wolfowitz, en furent des membres éminents, de même que Daniel Pipes, "une des voix américaines les plus hostiles aux Arabes et aux musulmans" (Joël Beinin). Daniel Pipes, dirige d'ailleurs un autre "think tank", le Middle East Forum, qui a fondé, avec Richard Kramer et Steven Emerson, un lobby, Campus Watch, qui s'est donné pour tâche de "dénoncer" les universitaires Américains spécialistes du Proche et du Moyen Orient trop opposés à leur thèses, "qui ont souvent l'air de ne pas aimer leur pays", puisqu'ils sont souvent eux-mêmes "des Arabes du Proche-Orient qui ont apporté leur idéologie avec eux". Récemment, Daniel Pipes a été nommé par le président Bush membre du Conseil d'administration du United States Institute for Peace, fondation financée par le Congrès et qui a pour tâche de promouvoir la prévention et la résolution pacifique des conflits internationaux. Tâche pour laquelle l'auteur n'est pas forcément le plus qualifié, au vu de ses prises de positions arabo et islamophobes, telles que celles qu'on retrouve dans un article de 1990 publié dans la National Review, où l'auteur affirme que "les sociétés d'Europe occidentales ne sont pas prêtes à l'immigration massive de peuples à la peau sombre qui cuisinent des mets étranges et ont des règles d'hygiène différentes (...). Mais les coutumes musulmanes sont les plus préoccupantes"... (Jöel Beinin ; Dominique Vidal). Richard Kramer, membre du Winep et responsable de la revue du Middle East Forum (le Middle East Quaterly), a publié en 2001 un texte incendiaire contre les spécialistes américains du Proche-Orient qui se seraient montré incapables d'avertir le public américain des dangers de l'islamisme (sans aucunement remettre en cause le rôle et les lacunes du FBI et de la CIA). Quant à Steven Emerson, journaliste et réalisateur, il avait réalisé en 1994 un documentaire proclamant que les Etats-Unis servent de base arrière aux terroristes islamistes (Jihad in America), et vient de publier un ouvrage en ce sens (Les Terroristes qui vivent parmi nous) (Joël Beinin).
* Le Conseil consultatif de la politique de défense (Defense Policy Board), composé de membres directement nommés par le Secrétaire américain à la Défense (aujourd'hui Donald Rumslefd, avec son adjoint Paul Wolfowitz), qui, sous la présidence de Richard Perle, en juillet 2002, concluait après un exposé d'un chercheur d'un think tank proche (la Rand Corporation), Laurent Murawiec, que le monde arabe serait incapable de réaliser les révolutions industrielles et numériques et serait condamné à de perpétuelles crises politiques à cause du handicap que constitue la culture musulmane. Refusant d'admettre la fausseté de l'islam, les Arabes retourneraient leur rage contre l'Occident, et particulièrement contre les Américains. Depuis leur indépendance, les pays arabes n'auraient été capables que de produire des guerres et de faire des enfants, de sorte que la poussée démographique tend à exporter dans le reste du monde leur crise de civilisation. Il n'y a rien d'étonnant, par conséquent, à ce que ce monde barbare pour qui la violence tient lieu de politique ait accouché du terrorisme international. Et le Conseil de conclure que l'Arabie saoudite, hôte des lieux saints et donc centre géographique de l'islam, constitue le " noyau du mal " et qu'il faut chasser la famille Al Saoud hors de ce pays pour ensuite le "libérer" et y instituer la "démocratie de marché". Proche du Likoud israélien, Perle estime que la seule politique possible pour l'Occident, est celle d'un affrontement prolongé et multiforme avec le monde arabe et musulman.(Voir aussi un article du Réseau Voltaire sur les liens de "vassalité" unissant les USA et l'Arabie saoudite et la diabolisation de celle-ci par une propagande médiatique délibérée orchestrée par ces think tanks)
* Le Center for Security Policy (Centre pour la politique de sécurité), le "think tank" qui rassemble les principaux « faucons » états-uniens, présidé par Frank J. Gaffney Jr., ardent promoteur et défenseur de l'intervention militaire en Irak.
* L'American Enterprise Institute (plus récent), "think tank" également promoteur de l'intervention en Irak et de l'extension mondiale de la "démocratie de marché"... dont Richard Perle est membre, de même, d'ailleurs, que le philosophe et essayiste français Jean-François Revel, qui en diffuse les thèses (notamment l'Atlantisme, y compris, au besoin, en tentant de casser l'axe franco-allemand) en France. Cf. not. un article de Jean-François Revel dans Le Figaro en sept. dernier reprochant à la France d'être anti-américaine à cause de ses réticences à suivre les Etats-Unis dans leur intervention en Irak et affirmant que le peuple irakien est foncièrement incapable de se gouverner lui-même et de construire une démocratie, de même que dans les autres pays islamiques, où la seule vision admise est celle du Coran... A propos des Européens propageant ce genre de thèses, on peut citer rapidement la "gaffe planétaire" de Sylvio Berlusconi et ses déclarations sur la "supériorité de la civilisation occidentale" en septembre 2001, ou encore l'écrivaine Oriana Fallaci célèbre pour ses diatribes anti-musulmanes dans ses ouvrages...
* L'Institute for American Values, connu aux Etats-Unis pour ses prises de positions contre l'avortement et la liberté sexuelle (il est lié à l'Opu dei), connu pour avoir ardemment collaboré à la "lutte contre le communisme", et qui par exemple a diffusé et fait publier en avril 2002 dans de grands journaux (y compris Le Monde) un manifeste intitulé Pourquoi les islamistes nous haissent-ils?, signé par 60 universitaires (dont Samuel Huntington), et a répliqué aux réactions indignées qu'il a suscité en publiant en août 2002 un nouvel argumentaire encore plus radical présentant la guerre (préventive) non plus comme une juste réplique aux attentats mais comme un devoir moral face à l'islamisme...
* Mais aussi l'ensemble du lobby pro-israëlien (en tout cas pro-Likoud), notamment l'American Israël Public Affairs Comittee (AIPAC) (voir plus bas)
2) Les fondamentalistes chrétiens, notamment du Sud, dont la famille Bush, mais surtout les pasteurs "télévangélistes" Bill et Franklin Graham, puis Pat Robertson et Jerry Falwell, qui, depuis les attentats du 11 septembre, se sont faits une spécialité d'attaquer en termes orduriers le "criminel" de Mahomet (Henri Tincq). Une ONG "évangélique" des frères Graham, d'ailleurs actuellement présente en Irak aux côtés des forces militaires américaines, va jusqu'à présenter l'Islam comme une "religion maléfique", dont tous les membres doivent être convertis au christianisme....
Encore plus radicaux : l'eschatologie des Baptistes du Sud (la seule église "chrétienne" aux Etats-Unis ayant soutenu ouvertement la guerre en Irak), qui annonçe l'Armageddon entre chrétiens et juifs contre les musulmans, qui seront écrasés en tant qu'impurs et égarés (de même que les Juifs eux-mêmes, dans un second temps, s'ils ne reconnaissent pas l'autorité de Jésus...).
3) A cette alliance objective entre néo-conservateurs et fondamentalistes chrétiens sur le thème du choc des civilisations s'ajoute celle des faucons du Likoud et de l'extrême-droite israëlienne... qui bénéficent de puissants relais aux Etats-Unis : American Israel Public Affairs Committee (Serge Halimi), Winep et Jewish Institute for National Security Affairs (Jinsa), dont Dick Cheney (l'actuel vice -président des Etats-Unis) et d'autres membres de l'administration Bush, tel que Paul Wolfowitz, très pro-israëlien, étaient des conseillers jusqu'à 2000 (Joël Beinin) et dont Richard Perle est un membre éminent (voir plus bas).
4) Convergences entre 1, 2 et 3 (de la politique à la théologie) : deux exemples de manifestations (rapportés par le Réseau Voltaire) :
* le congrès de l' AIPAC à Washington en mars-avril 2003, manifestation de soutien au gouvernement Sharon et à sa politique qui était destinée aux parlementaires américains (mais où Paul Wolfowitz, Colin Powell et Condoleeza Rice, de même que les sous-secrétaires John Bolton et William Burns étaient aussi présents), et qui a commencé avec une allocution de l'évangéliste Gary Bauer, ancien rival malheureux de Georges Bush aux primaires du Parti républicain : "Dieu a donné la terre d'Israël au peuple juif (...). nul, ni l'ONU, ni l'Union Européenne, ni la Russie, ni quelque quartet ou trio que ce soit ne peut rien décider pour cette terre qui ne leur appartient pas", concluant qu'il serait "obscène" que l'administration Bush exige des efforts supplémentaires du peuple d'Israël pour obtenir la paix. Ensuite, après que le ministre des Affaires étrangères du gouvernement Sharon, Sylvan Shalom, ait assimilé le bombardement de Bagdad au châtiment de Dieu contre Babylone, citant le prophète Jérémie, le congrès s'est terminé par un gala offert par une association religieuse de soutien à Israël au cours duquel le procureur (attorney) général (ministre de la Justice) des Etats-Unis et ultra-conservateur John Ashcroft a dirigé la prière aux côtés d'un rabbin et du pasteur "télévangéliste" Jerry Falwell (voir supra).
* le "sommet de Jérusalem" (oct. 2003), qui a réunit tout récemment un aréopage hétéroclite de "Faucons" de l'élite politico-administrative américaine (not. du Center for Security Policy) (not. Daniel Pipes, Frank Gaffney Jr et Richard Perle) et de fondamentalistes américains, mais aussi de membres de l'extrême-droite israëlienne (dont des ministres du gvt Sharon), et d'hommes d'affaires russes (!) autour du thème de la sauvegarde et de la promotion d'Israël en tant qu'"alternative morale au totalitarisme oriental et au relativisme moral occidental"... Les liens entre le monde des affaires russe et Israël sont en effet assez étroits : sur les douze "oligarques" russes, sept sont juifs dont trois ont la double nationalité russe et israélienne. Cette situation s'explique par le rôle de conseil de la Fondation Hammer et de ses réseaux lors de la désignation des oligarques par Boris Elstine. Quoi qu'il en soit, la question des liens des oligarques avec Israël et la diaspora rebondit avec la transmission par l'homme d'affaire Mikhaïl Khodorkovsky de ses pouvoirs de vote au conseil d'administration de Youkos à Lord Jacob Rothschild, président de Yad Hanadiv et de l'Institute for Jewish Policy Research. Mikhail Khodorkovsky a acquis une très mauvaise réputation en peu de temps mais, grâce à sa Open Russia Foundation, dont Henry Kissinger est l'un des administrateurs, il a financé généreusement diverses causes néo-conservatrices. Il a donc des liens avec des éléments de l'administration Bush (comme R. Perle et D. Cheney) qui défendent aujourd'hui ses intérêts. Cela l'a poussé à croire qu'il était intouchable et qu'il pouvait s'opposer à la révision des résultats des privatisations voulue par Poutine...
5) La plupart de ces institutions sont d'ailleurs liées entre elles, et partagent de nombreux membres communs. Richard Perle, par exemple, est à la fois membre de l'American Enterprise Institute (AEI) ; administrateur du Centre pour la politique de sécurité ; du Jewish Institute for National Security Affairs (JINSA) ; du Washington Institute for Near East Policy (WINEP) et membre du Conseil consultatif de la politique de défense (Defense Policy Board). Il est aussi directeur du quotidien Jerusalem Post, et membre du cabinet de relations publiques Benador Associates (qui a "promu" les deux guerres en Irak - cf. infra)... Car le travail sur l'opinion publique passe aussi par les médias bien sûr....
6) A ces organismes s'ajoutent en effet des outils de communication de masse comme la chaîne de télévision Fow News, du milliardaire Rupert Murdoch, proche de l'administration fédérale, et qui a très efficacement promu la guerre en Irak auprès de l'opinion publique américaine : ainsi, une enquête du Program on International Policy Attitudes (PIPA) de l'université du Maryland a révélé que 80 % des téléspectateurs de Fox News ont au moins une "perception erronée" des motivations de l'intervention militaire (lien Irak/Al Qaïda, ADM trouvées en Irak et opinion mondiale favorable à la guerre), alors que les personnes déclarant s'informer principalement en lisant la presse écrite ne sont que 47 % dans ce cas, et que parmi les personnes qui n'ont aucune des trois perceptions erronées, seules 23 % soutiennent l'attaque de l'Irak, tandis qu'à l'inverse, 86 % des sondés qui croient les trois fausses informations sont favorables à la guerre.
A mentionner aussi l'activité médiatique du cabinet de Relations publiques Benador Associates, qui a soutenu très efficacement la première guerre en Irak (affaire des bébés en couveuses koweitiens), et ensuite la seconde, en étant quasiment la seule source des "informations" controversées (liens de Saddam Hussein avec Al Qaïda ; ADM ; etc...) reprises par les grands mass médias, et en les répétant sans cesse, notamment par le séminaire organisé le 4 février 2003 à New York, la veille de la présentation des "preuves" contre l'Irak par Colin Powell au Conseil de sécurité de l'ONU, avec des interventions de Franck Gaffney et Richard Perle, qui ont d'ailleurs dénoncé au passage "l'axe des sournois" que la France et l'Allemagne avait constitué contre les Etats-Unis...
7) L'ensemble de ces discours et de cette politique témoigne d'une très grave régression de l'Occident (qui renie ici ses propres valeurs) : on en revient au pire à un discours médiéval de type fondamentaliste, moral et religieux (croisade contre les infidèles et corrompus ; "axe du mal"), abandonnant le discours du droit international, projet des lumières (Kant) incarné au XXe siècle (SDN + ONU), au mieux à une forme de néo-colonialisme condescendant et arrogant (exaltant les bienfaits de la "civilisation libérale occidentale"), tout aussi méprisant des règles du droit international (intervention militaire unilatérale des Etats-Unis qui se font octroyer un "mandat" sur l'Irak par l'ONU : processus identique qu'au temps de l'expansion coloniale occidentale fin XIXe-début XXe siècles, spécialement par la G.B. et la France) (Pierre-Jean Luizard)
Le tout avec la complaisance de l'administration Bush et du président lui-même (Michael Lind), comme le montre le cas du général William "Jerry" Boykin, haut fonctionnaire de l'administration Bush chargé de la lutte contre le terrorisme, un fondamentaliste notoire, qui se considère comme un "combattant de Dieu", qui estime que l'armée états-unienne est une armée chrétienne et que si Bush n'a pas été choisi par une majorité d'Américains, il a, en revanche été choisi par Dieu, qui affirme en public (en juin dernier) que Ben Laden, Saddam Hussein et Kim Jong Il détestent les Américains parce qu'ils sont chrétiens, et qu'en effet ces derniers ne pourront vaincre qu'en combattant au nom de Jésus, car l'Amérique est une nation chrétienne et que « Satan veut détruire cette nation », Boykin, enfin, qui considère l'Islam comme une religion blasphématoire, déclarations qu'ont tenté d'étouffer les discours apaisants de ses supérieurs (Rumsfeld) - car certes il est encore politiquement incorrect (et juridiquement discriminatoire) d'attaquer directement et officiellement l'islam et les musulmans aux Etats-Unis, d'où des "excuses" de Boykin, et la "sortie médiatique" de G. W. Bush fêtant le ramadan début novembre avec des musulmans américains... (voir aussi le compte-rendu du discours présidentiel du 6 novembre). Mais Boykin n'a pas été ni sanctionné, ni limogé, et Rumsfeld ne cache guère son soutien sur le fond à son subordonné....
La complaisance de l'administration Bush (et du président Bush lui-même) plus généralement révélée par le poids des néo-conservateurs et des fondamentalistes à la Maison-Blanche et dans les organes et institutions évoqués plus haut, de même que par la récurrence de leur thématique dans les discours et la politique du président Bush...
8) Et les islamistes radicaux ?
Certes le "Choc des civilisations" fait aussi leur affaire et appuie leur projet politique (rejet valeurs occidentales, destabilisation des régimes arabo-musulmans en place)... mais on oublie trop souvent à quel point ces mouvements, et spécialement Al Qaïda, sont profondément modernes, à la fois par leur maîtrise de la technologie, leur aisance à évoluer dans le monde occidental, leur subjectivisme radical (qui "cout-circuite" la structure et les hiérarchies religieuses traditionnelles) et leur mode de vie "héroique" hypertrophiant l'égo : "Le terrorisme, ne l'oublions pas, c'est aussi un mode de vie qui ne comporte pas que des peines, surtout pour ses V.I.P., les assassins internationaux : argent facile, cartes bancaires, vraies ou fausses, à profusion, fringues chères et pompes Gucci (je n'invente rien), voyages en avion et grands hôtels (où l'on passe plus facilement inaperçu), sans oublier les bouteilles de scotch en douce et même, à l'occasion, quelques putains (comme celles qui aidèrent Mohamed Atta et ses complices à traverser leur dernière nuit), tout cela mêlé aux jouissances d'une vie dangereuse et clandestine, avec, au bout, l'auréole du martyr auprès des disciples, puisqu'il y a nécessairement au bout du chemin la prison, et, plus souvent, la mort" (Patrice Gueniffey). L'islamisme radical est donc bien plus "moderne" qu'il n'y paraît.... Et que les tenants du "Choc des civilisations" voudraient nous le faire croire.
De plus, en dernière analyse qui profite vraiment de la montée de l'islamisme radical ? N'est-ce pas les promoteurs occidentaux du choc des civilisations, qui après avoir suscité, soutenu, armé les islamistes radicaux (FM en Egypte sous Nasser ; Hamas en Palestine jusqu'en 1992 au détriment de l'OLP ; Al Qaïda not. en Afghanistan contre les Soviétiques puis le gvt pro-iranien Rabbani), en tirent maintenant argument pour imposer leur vision politique (s'appuyant sur la rhétorique : terrorisme = islamistes = haine des valeurs occidentales = menace d'attentats comme ceux du 11 Septembre, ou pire, utilisation des ADM = nécessité d'intervenir militairement en Afghanistan, en Irak puis contre d'autres pays trop complaisants à leur égard) ?
D'ailleurs, les véritables bénéficiaires du "Choc des civilisations" ne sont pas toujours ses acteurs ou promoteurs les plus apparents...
II. Les véritables bénéficaires du "Choc des civilisations"
* C'est plutôt l'ensemble du système politico-capitaliste des Etats-Unis, qui ne pratique guère le choc des civilisations en son sein (mais le provoque à l'extérieur), qui s'accomode d'alliés fidèles comme la famille royale saoudienne (bien que le régime saoudien soit très éloigné des "valeurs occidentales"), et qui cherche à instaurer un néo-colonialisme politico-économique (comme en Irak "libéré") sous couvert à la fois du discours de la "lutte contre le terrorisme" (nouveau leitmotiv après la lutte contre le communisme) et de la rhétorique de l'extension mondiale de la démocratie libérale...
1) Quelques exemples d'ordre général :
* La Famille Bush : Bush père est membre du CA du groupe industriel d'armement Carlyle (il y détiendrait un portefeuille d'actions d'une valeur de 200 millions de dollars), dont son fils était également actionnaire au moins jusqu'en 1994. Une fois élu président en 2000, G.W. Bush, fait passer par le Pentagone un contrat d'achat d'armes de 12 milliards de dollars avec Carlyle, pour des armes jugées dépassées par les experts du Pentagone eux-mêmes ! (Michael Lind)
* Plus généralement, tous les hauts politiciens ou conseillers importants aux USA sont au moins millionnaires (Bush, Cheney, Powell, Rumsfeld, et même Condoleeza Rice), et poursuivent (donc) une politique de millionnaires... Plus encore : 6 des 8 candidats à la future élection présidentielle américaine de 2004 sont milliardaires !
* Mais l'exemple le plus net de la connivence entre les organes politiques (décisionnaires et de pression) et les multinationales des Etats-Unis est peut-être le cas de Bruce Jackson : ancien officier de renseignement militaire, il est embauché en 1993 par la compagnie américaine Lockheed Martin, premier producteur mondial d'armement, en tant que vice-président en charge de la stratégie et de la communication, et chargé de trouver de nouveaux marchés pour la firme. Après les pays d'Europe de l'Est, il "créé la demande" avec la guerre en Irak, qu'il va promouvoir de diverses manières : membre actif de la direction du Parti républicain, au pouvoir depuis 2000, il a financé et conseillé Georges W. Bush tout au long de sa campagne électorale, et sponsorisé le Centre pour la politique de sécurité (Center for Security Policy), ardent promoteur de la guerre en Irak (voir supra). De plus, il a créé en décembre 2002 un Comité pour la libération de l'Irak (Comittee of Liberation of Iraq), où l'on retrouve, aux côtés de représentants de l'industrie d'armement, Richard Perle et James Woolsey (voir plus haut), et qui, sous le discours "démocratique", a essentiellement pour but de pousser encore l'opinion publique américaine vers la guerre... Qui sera une opération juteuse pour l'industrie américaine en général (marché de la "reconstruction") et de l'armement en particulier, avec un budget militaire qui progresse sans cesse et qui approche les 390 milliards de dollars pour 2004 (50% des dépenses mondiales environ), sans compter la rallonge budgétaire exceptionnelle de 87 milliards votée par le Congrès en octobre 2003 pour l'Irak et l'Afghanistan !
2) Illustrations en IRAK : au-delà de la rhétorique de la "libération" du peuple irakien de la dictature de Saddam Hussein et de la prochaine restitution du pouvoir aux Irakiens :
- la loi édictée par Paul Bremer autorisant la prise de contrôle total de secteur de l'économie irakienne par des groupes étrangers, dont les profits seront taxés au tarif le plus bas de la planète (lire l'article de Shirley Williams en ce sens), tout en déclarant sans cesse, de même que le président Bush, que le pouvoir et le pays seront bientôt restitué entièrement au peuple irakien qui a "droit" à la démocratie (voir son discours du 6 novembre mentionné plus haut). Voir aussi la récente conférence de presse de P. Bremer : "Sur le plan de la sécurité, nous allons accélérer le transfert des responsabilités et de l'autorité aux Irakiens ; Il s'agit après tout de leur pays et de leur avenir" (samedi 1er novembre)
- le scandale Halliburton, compagnie (not pétrolière) dont le vice-président des Etats-Unis Richard "Dick" Cheney est l'ancien PDG et qui avait obtenu sans appel d'offre en avril dernier un contrat de 2 milliards de dollars pour la "reconstruction" (et la prise de contrôle pétrolier) de l'Irak, et dont on vient d'apprendre (oct. 2003), qu'elle vend à un tarif exorbitant (2,75 dollars le gallon au lieu de 1,5 dollars) le pétrole irakien à l'armée américaine sur place (aux frais des contribuables américains!)(en lire davantage). Dick Cheney et l'AIE qui n'hésitent pas par ailleurs à fausser des sondages réalisés auprès d'Irakiens pour justifier la présence américaine dans le pays... (James Zogby)
3) Mais au-delà de l'Irak, la plupart des "Faucons" américains ont des ambitions géopolitiques beaucoup plus larges, incluant le renversement de la monarchie saoudienne, le remodelage des frontières du Proche et du Moyen-Orient, la déportation des Palestiniens en Jordanie ou en Irak (projet défendu not. par Richard Perle), la guerre contre la Syrie, contre l'Iran, etc.... Vastes projets, plus ou moins fantaisistes, mais animés, derrière la rhétorique justificatrice de l'exportation de la démocratie (à l'Américaine), la fameuse "Quatrième guerre mondiale" (cf. James Woolsey supra), d'une volonté d'hégémonie impérialiste et néo-colonialiste à des fins essentiellement économiques, notamment énergétiques et plus particulièrement pétrolifères...
4) En réalité, d'ailleurs, c'est presque tout l'establishment politique américain qui est lié au lobby pétrolier (même les démocrates en général et Clinton en particulier, dont la famille royale saoudienne, qui dispose de 150 milliards de dollars de revenu annuel, a financé la campagne électorale en 1992-1993), et donc au régime saoudien, pourtant aux antipodes des valeurs occidentales (aussi bien socio-culturelles que sexuelles et bien sûr politiques), mais qui paragent avec la classe politico-économique des Etats-Unis un certain sens des affaires, un intérêt bien compris, et même, surtout pour le Parti républicain, un certain puritanisme partagé !
Ainsi, au nom de l'intérêt économique pétrolifère, on assiste à une alliance entre les USA et l'Arabie saoudite (depuis les années 1930, renforcée en 1945), alliance qui s'est exprimée contre l'Irak (lors des deux "guerres du Golfe, en 1990-1991 et en 2003), alors que ce dernier était bien plus "occidentalisé" (et longtemps soutenu par Washington d'ailleurs, au point que Ronald Reagan envoyait à Saddam Hussein son médecin personnel... jusqu'à ce que le dictateur irakien menace trop directement les intérêts pétroliers américano-saoudien en envahissant le Koweit après avoir "secoué" l'OPEP et entrepris de libeller ses ventes de pétrole en euros) : rappelons par exemple que c'est l'Arabie saoudite qui a payé la "facture" militaire de la première guerre du Golfe (55 milliards de dollars). Voir plus de détails sur cette alliance américano-saoudienne contre nature (mais "inter-civilisationnelle") dans l'article de Alain Gresh, "Les grands écarts de l'Arabie saoudite", Le Monde diplomatique, juin 2003, p.16-17. Mais voir un point de vue différent dans un article du Réseau Voltaire sur les liens de "vassalité" unissant les USA et l'Arabie saoudite à cause du pétrole et la diabolisation de celle-ci par une propagande médiatique délibérée orchestrée par les think tanks ci-dessus.
Où est la logique et la cohérence du "choc des civilisations" ici ? Certes, les néo-conservateurs sont plus cohérents en souhaitant s'appuyer sur un Irak encore plus occidentalisé (après la chute du régime baasiste) et passé dans l'orbite des Etats-Unis pour se "libérer" de l'embarrassante alliance avec les Saoudiens, mais pour le moment le lobby pétrolier pro-saoudien est encore bien trop puissant pour eux... à preuve la "purge" par l'administration fédérale du rapport sur les attentats du 11 septembre publié en juillet 2003 en ce qui a trait à l'Arabie saoudite et au financement du terrorisme islamiste (28 pages restées blanches au nom de la "sécurité nationale")... et les liens étroits entre famille ben Laden et Etats-Unis : en effet, la famille ben Laden fait aussi partie du groupe Carlyle... possède l'aéroport de Houston... et l'un de ses membres (un frère d'Oussama) à complaisamment racheté (dans les années 1990) les actions de Bush fils dont la compagnie pétrolière était en faillite...
5) Mais finalement, quoi de plus représentatif de l'instrumentalisation de la théorie de Huntington que le personnage d'Oussama Ben Laden lui-même, ancien collaborateur de la CIA, certes en indélicatesse avec une grande partie de sa nombreuse famille et avec le régime saoudien, certes devenu l'ennemi n°1 des Etats-Unis, mais qui est lui aussi ardent défenseur de la théorie du choc des civilisations, et qui détiendrait lui aussi une fortune énorme (évaluée à 2 milliard de dollars)... et surtout qui, à lui tout seul, justifie toute la politique et la géopolitique économique actuelle des Etats-Unis (au nom de la "lutte contre le terrorisme") !? N'est-il pas un metteur en scène et un acteur très opportun du Choc des civilisations, très utile à ceux qui, aux Etats-Unis, mettent également en scène et instumentalisent cette théorie ? (voir par ex. en ce sens les thèses de Richard Labévière). Citons en ce sens l'ancien ministre des Affaires étrangères français Hubert Védrine, affirmant que "le traumatisme du 11 septembre 2001 ayant libéré à l'encontre de l'Islam bien des inhibitions, une partie de l'Occident est ainsi disponible, voire candidate, pour exercer à nouveau notre séculaire "mission civilisatrice", même s'il y a controverse sur les moyens ; le recours aux armes effraye, mais pas, sous des noms à peine modernisés, la recolonisation, les protectorats, les mandats" (dans Le Monde du 28 février 2003). (voir aussi les analyses de Tariq Ali, évoquées plus bas).
Conclusion :
En définitive, plutôt que de parler de "choc des civilisations", ou même de "choc des moeurs" (Inglehart et Norris), ne serait-il pas plus pertinent d'évoquer un "choc des fondamentalismes", d'une part le fondamentalisme islamique radical (aujourd'hui symbolisé par le discours politique et idéologique du "Front islamique mondial pour le Jihad contre les Juifs et les Croisés" - Al Qaida), d'autre part le fondamentalisme laïque "démocratique et libéral" des néo-conservateurs, appuyé pour la circonstance sur le fondamentalisme chrétien (protestant américain, d'un côté, et celui de l'aile dure de l'Eglise catholique d'autre part) et le sionisme radical de droite (aile dure du Likoud et extrême-droite laïque et cléricale israëlienne)... Dans tous les cas, le même discours arrogant et unilatéral, sûr de son bon droit, ou plutôt au-delà du droit, un discours moral (et/ou religieux) qui se veut au-dessus du politique et du juridique, et qui justifie, selon les besoins et les moyens de ceux qui l'utilisent, la violence et la négation de l'Autre, la guerre "préventive", le terrorisme, l'occupation militaire d'un pays, la désinformation massive, etc...
Le terrorisme religieux est d'ailleurs présent dans toutes les "civilisations", sur tous les continents, et a été particulièrement actif dans les années 1990, de la secte boudhiste japonaise de Shoko Asahara (gaz sarin dans le métro de Tokyo en 1995, 12 morts, 5000 blessés) aux extrémistes juifs Baruch Golstein (qui assassina plus de 30 Palestiniens dans une mosquée de Hébron en 1994) et Ygal Amir (le jeune étudiant fanatique qui assassina son propre Premier ministre, Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995), en passant par les activistes hindous, ou sikhs, comme le jeune Dilawar Singh (20 ans) qui s'est fait exploser en pleine foule en 1995, déchiquetant 16 personnes dont sa cible, le Premier ministre pendjabi Beant Singh... Sans oublier le révérend américain Mike Bray, fondamentaliste chrétien et "croisé" anti-IVG, incendiaire et auteur d'un livre appelant au meurtre des médecins pratiquant l'avortement... (Mark Juergensmeyer).
Ainsi le véritable choc des civilisations se trouverait plutôt à l'intérieur de chacune des aires culturelles que Samuel Huntington distingue, et le combat opposerait ces fondamentalismes "occidentaux" ou "orientaux" aux idées, tendances et personnes s'appuyant sur des valeurs réellement humanistes, libérales, de tolérance et de respect mutuel des différences de tous ordres (culturelles, religieuses, politiques, sexuelles, etc...).. Et le plus ironique est l'alliance objective de ces fondamentalismes pour susciter, maintenir et aviver les conflits, conflits qui les servent (et servent les intérêts de certaines puissances économiques) mais qui aboutissent toujours à (et sont justifiés par) un mépris des valeurs d'humanité universelles... Ce qui permettrait d'affiner encore la conclusion en avançant que le véritable "choc des civilisations" n'est en réalité qu'un affrontement entre les différents fondamentalismes mondiaux (y compris un fondamentalisme "capitaliste et libéral") d'une part, et les valeurs de La civilisation (au sens kantien ou freudien par ex.), d'autre part, c'est-à-dire l"humanisme, le respect et la tolérance au bénéfice de tout être humain, des valeurs que l'on retrouve d'ailleurs dans chaque "civilisation" (au sens huntingtonien), ce qui démontre leur caractère universel...
Voir dans certaines des directions de cette conclusion les analyses de Tariq Ali, journaliste et écrivain auteur de Bush in Babylon : the Recolonisation of Iraq et de The Clash of Fundamentalisms : Crusades, Jihads and Modernity, et une tribune de la députée palestinienne Hanan Hashrawi, récente lauréate du Sidney Peace Price. Et surtout l'historien et journaliste Jacques Julliard, dans son ouvrage Rupture dans la civilisation : le révélateur irakien (Gallimard, 2003), qui souligne l'identité du discours fondamentaliste américain et islamiste radical...
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Bibliographie évoquée (par ordre alphabétique, et outre les liens électroniques directement intégrés dans le texte ci-dessus) : (avec mises à jour ponctuelles pour les rééditions)
¤ Tariq Ali, The Clash of Fundamentalisms : Crusades, Jihads and Modernity ; Bush in Babylon : the Recolonisation of Iraq, tr. fr., Bush à Babylone, éd. La fabrique, 2004.
¤ Joël Beinin (professeur d'histoire à l'université Stanford), "Un "think tank" au service du likoud", Le Monde diplomatique, juillet 2003, p.13 (et "Surveiller et informer", idem, p.12).
¤ Georges Corm, L'Europe et l'Orient. De la balkanisation à la libanisation. Histoire d'une modernité inaccomplie, rééd. La découverte, 2002. Lire aussi un entretien avec l'auteur dans L'Express n° 2694, semaine du 27 février au 5 mars 2003, intitulé "Il était une fois le Moyen-Orient : le prix du colonialisme" (p.92 et s.).
¤ Alain Frachon et Daniel Vernet, "Les maîtres à penser de M. Bush. Néoconservateurs et fondamentalistes chrétiens jouent un rôle essentiel dans l'élaboration de la politique américaine", dans Le Monde du 16 avril 2003.
¤ Alain Gresh, "Les grands écarts de l'Arabie saoudite", Le Monde diplomatique, juin 2003, p.16-17. ; L'Islam, la république et le monde, Fayard, 2004 ; "Bernard Lewis et le gène de l'islam", Le Monde diplomatique, août 2005.
¤ Patrice Gueniffey, "Généalogie du terrorisme contemporain", dans Le débat, n° 126, sept-oct. 2003, p.157 et s.
¤ Serge Halimi, "Le poids du lobby pro-israëlien aux Etats-Unis", Le Monde diplomatique, août 1989 ; et "Aux Etats-Unis, M. Ariel Sharon n'a que des amis", Le Monde diplomatique, juillet 2003, p.12-13.
¤ Samuel P. Huntington : The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order (New York, Simon & Schuster, 1996), tr. fr. aux éd. Odile Jacob, 1997, sous le titre Le Choc des civilisations (402 pages).
¤ Ronald F. Inglehart et Pippa Norris, "Le véritable choc des civilisations", dans Le débat (Gallimard), n° 126, sept-oct. 2003, p.76 et s. ; Rising Tide : Gender Equality and Cultural Change Around the World, New York, Cambridge UP, 2003.
¤ Patrick Jarreau, "L'obsession de Paul Wolfowitz", dans Le Monde du 29 janvier 2003.
¤ Mark Juergensmeyer, Au nom de Dieu, ils tuent ! Chrétiens, juifs ou musulmans, ils revendiquent la violence, tr.fr., Paris, Editions Autrement, 2003.
¤ Jacques Julliard, Rupture dans la civilisation : le révélateur irakien, Paris, Gallimard, 2003.
¤ Martin Kramer, Ivory Towers on sand : The Failure of Middle Eastern Studies in America, Washington Institute for Near East Policy, octobre 2001.
¤ Richard Labévière, Les dollards de la terreur. Les Etats-Unis et les islamistes (Grasset, 1999) ; Les coulisses de la terreur (Grasset, 2003).
¤ Bernard Lewis : "The Roots of Muslim Rage", Atlantic Monthly, 1990, et Que s'est-il passé? L'Islam, l'Occident et la modernité, tr. fr., éd. Gallimard - Le débat, 2002. Voir aussi L'Islam en crise (tr. fr. de The Crisis of Islam. Holy War and Unholy Terror), éd. Gallimard - Le débat, 2003 ; et le volume de plusieurs de ses oeuvres, Islam, Gallimard, Quarto, 2005. V. aussi Comment l'Islam a découvert l'Europe ? (1982), tr. fr. La découverte, 1984, rééd. Gallimard, Tel, 2005.
¤ Michael Lind, "Georges W. Bush : la filière texane", Le Débat, n° 126, sept.-oct 2003, p.90 et s.
¤ Pierre-Jean Luizard, "Irak : du premier au second mandat. L'effondrement d'un système postcolonial", dans Le débat, même n°, p.62 et s.
¤ Edward W. Saïd, Orientalism (New York, 1978, tr.fr. Seuil, 1980, sous le titre L'orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, rééd. 2005), et Entre guerre et paix, tr. fr., Arléa, 1997 ; "Impossible histories : why the manys islams cannot be simplified", Harper's, juillet 2002. V. aussi Culture et impérialisme, tr. fr., Fayard, 2000.
¤ Emmanuel Sivan, "Le choc au sein de l'Islam", dans Le débat, n° 124, mars-avril 2003, p.137 et s. ; Radical Islam : Medieval Theology and Modern Politics, New Haven, Yale UP, 1985, et Mythes politiques arabes, tr. fr., Paris, Fayard, 1995.
¤ Henri Tincq, "Le conflit irakien a provoqué le choc de deux fondamentalismes", dans Le Monde du 1er avril 2003.
¤ Hubert Védrine, "Comment nier le choc Islam-Occident?", dans Le Monde du 28 février 2003.
¤ Barbara Victor, La dernière croisade. Les fous de Dieu version américaine, Plon, 2004.
¤ Dominique Vidal, "Croisé de père en fils", dans Le Monde diplomatique de mars 2003.
¤ James Woolsey, "L'Amérique va gagner la quatrième guerre mondiale", dans Le Monde du 9 avril 2003.
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Compléments :
* Dans son discours annuel sur l'état de l'Union, le 20 janvier 2004, George W. Bush s'est présenté comme le général en chef d'une nation en guerre. Le président a salué chaleureusement les 400 000 soldats qui luttent contre le terrorisme à travers le monde. Il a une nouvelle fois dénoncé « les terroristes qui continuent à comploter contre l'Amérique et le monde civilisé » (on se souvient qu'il avait lancé une "croisade pour la démocratie" après les attentats du 11 septembre). Sur le plan intérieur, il s'est dit prêt à amender la Constitution pour interdire le mariage gay et a affirmé que ce n'est pas à l'État de redistribuer les richesses car cette question relève de la charité. (en lire plus sur http://www.reseauvoltaire.net/article12161.html)
* Voir le communiqué attribué à Al Qaïda du 18 mars 2004 et souhaitant explicitement la réélection (en novembre 2004) de G.W. Bush qui, par son ignorance et son extrémisme religieux, rend service à la cause islamiste radicale, "car notre nation (islamique) a besoin d'un ennemi pour qu'elle se réveille" (lire). Comme quoi les radicaux des deux bords sont bien des alliés au moins objectifs !
* Mise en garde du FMI aux Etats-Unis : la dette extérieure atteint un niveau critique, sans précédent pour un pays industrialisé et, selon le Fonds monétaire international, menace l'économie mondiale. L'économie nationale est devenue si dépendante de l'industrie d'armement (le fameux "complexe militaro-industriel") qu'elle condamne le pays à mener des guerres incessantes. (en lire plus sur http://www.reseauvoltaire.net/article11832.html).
* En 1961, le président Eisenhower déclarait, dans son discours de fin de mandat, que « dans les conseils du gouvernement, nous devons prendre garde à l'acquisition d'une influence illégitime, qu'elle soit recherchée ou non par le complexe militaro-industriel ». Jugement de bon sens à méditer par les néo-conservateurs !
* 16 juin 2004 : d'anciens diplomates et militaires de haut rang américains ont tiré la sonnette d'alarme, publiant une lettre ouverte pour réclamer un changement politique au président Bush, inquiets, dégoûtés ou attristés par la diplomatie "désastreuse" de l'administration fédérale dans le monde (en lire plus).
* Etude troublante (juillet 2004) de Thierry Meyssan sur La doctrine stratégique des Bush : le 11 septembre 1990, George Bush père présentait au Congrès sa vision d'un « nouvel ordre mondial » dominé par les seuls États-Unis. Peu après, il confiait à Dick Cheney et Paul Wolfowitz le soin de théoriser cette doctrine et d'en décliner les conséquences diplomatiques et militaires. Interrompu par la parenthèse Clinton (1993-2000), ce processus idéologique a été relancé par les attentats du 11 septembre 2001 et achevé par la publication par George Bush fils de la Stratégie nationale de sécurité, le 11 septembre 2002 (accéder)
* Septembre 2004 : Alors que les États-Unis s'apprêtent à célébrer en pleine campagne électorale le troisième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, une enquête réalisée par l'institut de sondage Zogby international révèle les doutes des New-Yorkais sur la version officielle de ces événements. Selon cette étude, 49,3 % des habitants de New York City estiment que les dirigeants du pays « savaient à l'avance que des attaques étaient programmées le 11 septembre ou à cette période, et qu'ils ont délibérément manqué d'agir ». Un scénario qui rappelle le précédent historique de l'attaque japonaise sur Pearl Harbor, délibérément acceptée par Franklin Delano Roosevelt pour lui permettre d'engager les États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale du côté des Alliés. Le candidat alternatif Ralph Nader, qui a demandé la création d'une commission d'enquête citoyenne sur les événements du 11 septembre, est le seul à avoir osé se rapprocher des positions défendues sur ce sujet par le Réseau Voltaire et, aux États-Unis, par le professeur David Griffin, auteur du New Pearl Harbor (Editions Interlink, 2004). (en lire plus)
* Frits Bolkestein, le dorénavant célèbre commissaire européen, publie un entretien dans Le Monde du 10 septembre 2004, à propos de l'adhésion éventuelle de la Turquie à l'Union européenne : endossant pleinement les thèses de Bernard Lewis et de Samuel Huntington, il y affirme que "si cela devait arriver, la libération de Vienne, en 1683, n'aurait servi à rien"...
* Voir l'ouvrage d'Alain Gresh, rédacteur en chef au Monde diplomatique, qui démonte le "phantasme occidental" de la "menace islamique" et du "choc des civilisations", dans L'Islam, la république et le monde, Fayard, 2004.
* 4 novembre 2004 : George W. Bush est réélu 44e président des Etats-Unis. Le très fort taux de participation le prouve : les Américains s'intéressent de nouveau à la politique, et notamment les religieux évangélistes et baptistes, qui ont soutenu le président sortant. G. W. Bush s'apprête à exercer un pouvoir quasi sans précédent : il est assuré d'avoir une mainmise absolue sur le Congrès et sur tout l'appareil institutionnel américain, en particulier judiciaire, puisque les Républicains ont encore accru leur score à la Chambre des Représentants et surtout au Sénat (Voir le Dossier "Bush II" - à partir de novembre 2004)
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